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Critiques

Alameda, le boulevard où marche l’homme libre : En quête d’identité

Après un stage en parfumerie de dix mois, Patricio prend l’avion pour rentrer à la maison, ou du moins à Montréal, terre d’accueil, port d’attache, point d’ancrage. Ayant fui le coup d’état de Pinochet avec sa famille quand il était enfant, est-il d’ici ou de là-bas? Alors que ses parents, maintenant à la retraite, s’apprêtent à retrouver un Chili autre, pourra-t-il accepter de reprendre l’entreprise familiale, service de messagerie qui permet aux immigrés d’envoyer denrées et argent à leurs proches restés au pays, mais surtout se veut un pont entre l’autrefois et le maintenant?

Marcelo Arroyo signe avec Alameda, le boulevard où l’homme marche libre, une première pièce dans laquelle l’autofiction joue un rôle déterminant et devient catharsis. « L’exil, ça déchire. » À travers les odeurs, celles des fleurs poussant dans le jardin de sa grand-mère, des lys qui évoquent aussi bien l’amour, la mort que le passage des saisons, de la valise de cuir de son père dans laquelle il se blottissait enfant, il cherche sa voie. « Si je tue la nostalgie, je tue une partie de moi-même. » À travers les trois langues devenues siennes, il peine parfois à trouver sa voix. Le français lui permet d’articuler sa pensée et de se fondre dans son environnement d’accueil, l’anglais de rire et de râler, mais l’espagnol reste privé, « pour la famille ».  

Le choix d’un alter ego maîtrisant la parfumerie, qui s’est imposé lors d’improvisations préparatoires, se révèle une image pertinente de l’immigration. Ne parle-t-on pas de note de tête, de cœur, de fond? L’accord cherche malheureusement à se fixer. L’idée d’opposer deux jumeaux complémentaires, qui dialoguent le plus souvent à travers un paravent qui devient miroir dressé dès les premiers instants du spectacle, reste séduisante. Patricio (Victor Andres Trelles Turgeon, à la physicalité moins exacerbée qu’au grand écran dans Le torrent) a besoin de son double PM (personnage par moments d’une arrogance crasse, à d’autres voix de la raison, incarné par Marc-André Leclair, plus convaincant dans le registre intérieur) pour prendre enfin une décision. Celle de plonger le spectateur dans un cabaret psychédélique, dans lequel Lo et La, représentations du passé et du présent, s’éclatent de façon presque vulgaire, la tête encapuchonnée comme des religieuses sorties d’un cauchemar éveillé, m’a semblé trop caricaturale pour avoir une quelconque portée dramaturgique, surtout quand on peine à comprendre les tirades, en français ou en espagnol. Pourtant, quand les deux mêmes actrices, Marie-Sophie Roy et Lynne Cooper, deviennent hôtesses de l’air, le texte ne dérape aucunement. Les personnages de Faye, chef de cabine revenue de tout depuis les attentats du 11-Septembre – date également du coup d’état chilien, aucun hasard ici –, qui ne peut envisager une traversée que sous influence de l’alcool et Celia, une autre expatriée chilienne, qui cherche désespérément à rejoindre Patricio à travers leur langue maternelle, possèdent une belle densité. Elles permettent de démontrer aussi que, au fond, nous sommes peut-être bien la somme de nos rencontres. Le parallèle entre La Alameda, surnom de l’Avenida del Libertador Bernardo O’Higgins, principale artère de Santiago du Chili, et le boulevard Saint-Laurent, hommage sans doute senti à la « colonne vertébrale » de Montréal, est établi un peu tard pour qu’on ne perçoive pas son côté plaqué. Maintenant que l’auteur semble avoir accepté que le concept d’identité puisse parfois se révéler flou, nous restons curieux de découvrir à quel sujet il se consacrera ensuite.

 

Alameda, le boulevard où marche l’homme libre
De Marcelo Arroyo
Au M.A.I jusqu’au 16 mars

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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