Critiques

Jocaste reine : Pied de nez aux dieux

Les mythes ont la vie dure. Que Jocaste se soit suicidée après avoir appris qu’elle entretenait une relation amoureuse avec son propre fils en est un de ceux, tenaces, qui nourrissent le tabou de l’inceste. Or, si Jocaste savait qu’elle couchait avec son fils? Et si elle se suicidait par amour plus que par culpabilité? Voilà le pied de nez que lance Nancy Huston à plusieurs siècles de lecture de la tragédie Œdipe-Roi de Sophocle. 

Iconoclaste (comme l’était l’essai Professeurs de désespoir), le texte de Nancy Huston bouleverse les perceptions. L’auteure fait le pari que toutes les questions sont légitimes. Elle le fait, entre autres, par le biais d’un coryphée en complet costume (désopilant Hugues Frenette), qui arrive par la salle — marquant ainsi son lien avec le public au nom duquel il s’étonne de quelques incongruités (du genre: comment se fait-il qu’en vingt ans de relations sexuelles, Jocaste n’avait pas compris qui était son amant en voyant les cicatrices à ses pieds pourtant révélatrices du sort que lui avait infligé Laïos?) — un coryphée aussi qui, non sans humour, confond sans cesse Delphes et Vienne…

La religion et la psychanalyse. Voilà certainement un des plaisirs que ressent le spectateur devant ce spectacle, qui fait pardonner l’anachronisme et force un regard moderne sur la tragédie: on y dénonce la facilité avec laquelle l’être humain s’en remet aux vendeurs d’explications, par difficulté ou par peur d’assumer ses responsabilités. De vivre libre: nous sommes ce que nous faisons. Quand Œdipe recherche le meurtrier de Laïos parce que la pythie a dit que seul son châtiment libèrerait la ville de la peste, Jocaste lui rétorque que l’assainissement de la ville, le soin aux malades et la chasse aux rats seraient plus efficaces. Les dieux n’y sont pour rien! 

Et c’est ainsi, tout au long, que la voix de Jocaste se fait entendre. Une Jocaste lucide, amoureuse, certes, mais pas aveugle. Une Jocaste qui refuse les modèles imposés, qui assume son amour, sa maternité, sa sexualité (rarement entend-on sur nos scènes parler aussi franchement du corps féminin). Louise Marleau est ici absolument éblouissante. Tout dans son jeu — le ton de la voix, le port de tête, la gestuelle — transpire la force de caractère et suscite l’adhésion. Ce qui n’est pas une mince affaire quand on rappelle que la dame est incestueuse…

Jean-Sébastien Ouellette incarne un Œdipe auquel on croit aussi. Beau, grand fort, il a tout pour plaire et à Jocaste et à ses filles, comme il peut en imposer à ses fils et à ses sujets. Puis, on le verra se décomposer, assailli de questions auxquelles il se refuse de ne pas trouver de réponses, déboussolé par sa crainte des dieux, et malgré les supplications de Jocaste qui croit qu’elle peut renverser l’ordre du monde. On connaît la fin, mais comme toujours dans ces cas-là, c’est comment les personnages vivent ce qui les mène à cette fin qui importe. 

Dans un magnifique décor, qui se lézardera devant la catastrophe annoncée, au son d’une musique aux accents aussi anciens que tragiques (jouée live par Claire Gignac en un beau clin d’œil au compositeur Lemaître, fidèle accompagnateur des spectacles d’Ariane Mnouchkine), ce Jocaste reine de Nancy Huston et Lorraine Pintal porte haut et fort ses questions. Le spectateur n’en sort pas indemne. Les devins étant des charlatans, pourquoi souscririons-nous à leur bon vouloir?

Et je ne vous ai pas tout dit…

Jocaste reine
Texte: Nancy Huston
Mise en scène: Lorraine Pintal
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 30 mars 2013 

 

À propos de

Docteure en sémiologie théâtrale, elle a été professeure de 1979 à 2011. Membre de la rédaction de JEU (puis rédactrice en chef et directrice) de 1988 à 2003, elle a présidé l’Association québécoise des critiques de théâtre de 1996 à 1999 et, de 2004 à 2007, travaillé à la Délégation générale du Québec à Paris.

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