On ne se lasse jamais de l’esthétique Pommerat. Ni de son écriture, perchée entre réalisme et onirisme, cultivant ici et là le mystère comme dans un film de Lynch. Ni de sa dramaturgie fragmentaire, qui aligne prestement de courtes scènes et croise les dialogues dans une savante logique elliptique. Ni de sa manière toute cinématographique de tordre les codes du théâtre pour leur donner l’ampleur d’un grand film en multipliant les fondus au noir et la musique tonitruante, tout en amplifiant les voix et les bruits dans une machination sonore hypersophistiquée. Ni de ses acteurs fabuleux, qui, de leurs voix écorchées, évoquent des vies d’abord banales puis de plus en plus fulgurantes, dans de puissantes montées dramatiques.
Mais surtout, le regard de Pommerat se révèle toujours très perçant et dévoile, dans des situations souvent quotidiennes, de prenants questionnements humanistes et philosophiques. Dans La réunification des deux Corées, même en explorant le thème éculé de l’amour et du couple (au lieu d’arpenter des sujets plus politiques comme il en a l’habitude), il parvient magistralement à surmonter le cliché et l’anecdote.
Mon ami Vincent, qui m’accompagnait à la première, a lancé spontanément: «C’est une véritable incarnation contemporaine du Banquet de Platon», m’enlevant les mots de la bouche et me rendant jaloux de son esprit de synthèse. Rien de plus juste. En montrant successivement des couples à la dérive, des amoureux d’antan à la recherche de leurs sentiments d’autrefois, des couples dont l’amour ne tient qu’à des considérations extérieures, des couples malmenés par l’infidélité ou des amoureux bercés par une insoutenable quête d’absolu, il construit brillamment une architecture de grandes et passionnantes questions philosophiques. L’amour existe-t-il vraiment ou n’est-il que chimère de l’esprit? Pourquoi s’y accroche-t-on si fort alors qu’il ne cesse de nous échapper?
S’opposent, dans de nombreux tableaux, la conception de l’amour comme Idée, ou comme Essence, à celle de l’amour comme construction sociale ou comme grand mensonge collectif. « On ne peut pas se construire en s’appuyant sur les autres », dit l’un des personnages, exprimant la posture de ceux qui ne sont pas enclins à embrasser le mensonge amoureux. Ils sont nombreux, dans cette pièce, à se désillusionner des beaux discours de l’amoureux transis. On ne peut pas les blâmer, tant ils en font la démonstration de manière convaincante, exposant vivement les blessures et les mascarades dans lesquelles naviguent ceux qui ont eu la faiblesse de valser avec leurs sentiments les plus fougueux. Pessimiste, Joël Pommerat? Plutôt réaliste. Et de ce réel trop souvent douloureux émergent tout de même des filaments de lumière, d’incomparables moments de tendresse : assez pour convaincre tout homme de replonger tête première dans le mensonge perpétuel de l’amour. Et ainsi tourne le monde.
On ne remerciera jamais assez Brigitte Haentjens, directrice artistique du Théâtre français du CNA, de nous permettre de garder un œil attentif sur l’œuvre de Pommerat. À suivre au FTA et au Carrefour international de théâtre de Québec, qui présenteront en mai La grande et fabuleuse histoire du commerce.
La réunification des deux Corées
De Joël Pommerat
Une production de la compagnie Louis Brouillard (France)
Au Théâtre français du Centre national des arts (Ottawa), en exclusivité nord-américaine
Jusqu’au 13 avril 2013
On ne se lasse jamais de l’esthétique Pommerat. Ni de son écriture, perchée entre réalisme et onirisme, cultivant ici et là le mystère comme dans un film de Lynch. Ni de sa dramaturgie fragmentaire, qui aligne prestement de courtes scènes et croise les dialogues dans une savante logique elliptique. Ni de sa manière toute cinématographique de tordre les codes du théâtre pour leur donner l’ampleur d’un grand film en multipliant les fondus au noir et la musique tonitruante, tout en amplifiant les voix et les bruits dans une machination sonore hypersophistiquée. Ni de ses acteurs fabuleux, qui, de leurs voix écorchées, évoquent des vies d’abord banales puis de plus en plus fulgurantes, dans de puissantes montées dramatiques.
Mais surtout, le regard de Pommerat se révèle toujours très perçant et dévoile, dans des situations souvent quotidiennes, de prenants questionnements humanistes et philosophiques. Dans La réunification des deux Corées, même en explorant le thème éculé de l’amour et du couple (au lieu d’arpenter des sujets plus politiques comme il en a l’habitude), il parvient magistralement à surmonter le cliché et l’anecdote.
Mon ami Vincent, qui m’accompagnait à la première, a lancé spontanément: «C’est une véritable incarnation contemporaine du Banquet de Platon», m’enlevant les mots de la bouche et me rendant jaloux de son esprit de synthèse. Rien de plus juste. En montrant successivement des couples à la dérive, des amoureux d’antan à la recherche de leurs sentiments d’autrefois, des couples dont l’amour ne tient qu’à des considérations extérieures, des couples malmenés par l’infidélité ou des amoureux bercés par une insoutenable quête d’absolu, il construit brillamment une architecture de grandes et passionnantes questions philosophiques. L’amour existe-t-il vraiment ou n’est-il que chimère de l’esprit? Pourquoi s’y accroche-t-on si fort alors qu’il ne cesse de nous échapper?
S’opposent, dans de nombreux tableaux, la conception de l’amour comme Idée, ou comme Essence, à celle de l’amour comme construction sociale ou comme grand mensonge collectif. « On ne peut pas se construire en s’appuyant sur les autres », dit l’un des personnages, exprimant la posture de ceux qui ne sont pas enclins à embrasser le mensonge amoureux. Ils sont nombreux, dans cette pièce, à se désillusionner des beaux discours de l’amoureux transis. On ne peut pas les blâmer, tant ils en font la démonstration de manière convaincante, exposant vivement les blessures et les mascarades dans lesquelles naviguent ceux qui ont eu la faiblesse de valser avec leurs sentiments les plus fougueux. Pessimiste, Joël Pommerat? Plutôt réaliste. Et de ce réel trop souvent douloureux émergent tout de même des filaments de lumière, d’incomparables moments de tendresse : assez pour convaincre tout homme de replonger tête première dans le mensonge perpétuel de l’amour. Et ainsi tourne le monde.
On ne remerciera jamais assez Brigitte Haentjens, directrice artistique du Théâtre français du CNA, de nous permettre de garder un œil attentif sur l’œuvre de Pommerat. À suivre au FTA et au Carrefour international de théâtre de Québec, qui présenteront en mai La grande et fabuleuse histoire du commerce.
La réunification des deux Corées
De Joël Pommerat
Une production de la compagnie Louis Brouillard (France)
Au Théâtre français du Centre national des arts (Ottawa), en exclusivité nord-américaine
Jusqu’au 13 avril 2013