Critiques

Trainspotting : La morbide extase de l’héro

Plongée vertigineuse dans les eaux furieuses de l’héroïne. Attention, les trains ne passent plus dans cette gare abandonnée, les ruminants regardent le vide et attendent l’illumination.  La scène construite comme un quai de gare occupe la largeur de la petite salle de Premier Acte. La première rangée a les pieds dans le gravier. Et les comédiens postillonnent sur les spectateurs parce que leur bouche est remplie de désespoir.

La mise en scène de Marie-Hélène Gendreau — selon l’adaptation de Wajdi Mouawad du percutant texte d’Irvine Welsh — est amalgamée comme une masse compacte qui nous entraîne dans un monde liquéfié pendant une heure vingt magique. La scénographie trouée déplace, en les soulignant par un éclairage subtil, les lieux de la dérive de nos jeunes chômeurs, empêtrés dans un no future matraque. Dans un appartement dénudé, pendant une entrevue, dans un bar miteux, sur le quai vide de la gare, les personnages se pourchassent en une spirale infernale où l’amour granuleux côtoie la mort, où les souffrances de la « désintox » refluent dans l’abîme de l’héro. Il y a des vociférations entrecoupées de confidences, des appels au secours rabattus par de la hargne et des abandons. Dans ces montagnes russes entre le manque et le buzz, dans ces amitiés incertaines, dans la mort du rêve avalé par une économie assassine, les personnages se débattent au cœur d’un univers glauque, apparemment sans issu.

Tous les comédiens sont magnifiques, d’une véracité et d’une unicité de ton qu’il faut souligner. La logorrhée de sacres, l’urgence de la parole, l’impuissance, la rupture entre les générations, les pères emportés par l’alcool, les fils par la drogue, c’est le grand cycle de l’autodestruction.

Les tableaux s’enchaînent comme des dominos qui s’effondrent en cascade. S’ils sont parfois amusants comme les entrevues sabotées pour un emploi, ou la serveuse qui se venge des Anglais, ils sont plus souvent tragiques lorsqu’on se donne un fix, qu’un bébé meurt, ou lorsque Tommey s’engouffre dans le plancher qui se dérobe. Les remarquables éclairages de Jean-François Labbé et le très pertinent environnement sonore de Philip Larouche, la scénographie polymorphe avec ses fenêtres sous la scène, le matelas troué, un mur parfois vitrine, parfois fenêtre de wagon, tout nous emporte dans le cerveau déconstruit de cette jeunesse abandonnée. Mark (Lucien Ratio), Sick Boy (Charles-Étienne Beaulne), Allison (Claude Breton-Potvin), Tommy (Jean-Pierre Cloutier) se glissent ailleurs dans la peau de la mère, de la serveuse, du père avec un égal bonheur.

Avec cette adaptation actualisée dans des procédures d’enlacement des humains et des choses, le collectif Fix frappe un grand coup. Il en reste l’étrange sentiment inquiétant du plaisir irrésistible de spectateur envers un univers entièrement ravagé. Ne serait-ce que pour éprouver cette tentation fulgurante du morbide, courrez voir Trainspotting, où on constate que l’Écosse est parente du Québec à plus d’un point de vue.

 

Trainspotting
Un texte de Irvine Welsh
Adaptation et traduction : Wajdi Mouawad et Martin Bowman
Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau
À Premier acte du 9 au 27 avril 2013

 

 

Alain-Martin Richard

À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

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