Critiques

Les Reines : Les espaces amoraux du pouvoir

Annie Macfhay

«Je me tiens en équilibre dans l’air privé de sentiments», confie la reine Élisabeth, femme d’Édouard IV. Cette admirable ligne lancée dans la mêlée des reines – belles-filles, veuves déchues, aspirantes, épouses, duchesse mère – résume à elle seule, la guerre que se livrent six femmes sous l’emprise du pouvoir. Nous sommes tous emmurés dans les pierres humides de la Tour Martello. Dehors, Londres est ébranlée par une tempête unique faite de vent glacial et de neige, dans une colère céleste à peine métaphorique où la cité s’effrite et disparaît. Mais le véritable orage gronde dans le cœur des femmes de la cour alors que s’engage une guerre de succession assassine.

Dans une mise en scène épurée, Frédéric Dubois laisse toute la place au magistral texte de Normand Chaurette. Le décor naturel au sommet de la tour, plafond de bois soutenu en son centre par une colonne (hélas si monumentale qu’elle prive les spectateurs d’une partie de la représentation), et neuf miroirs en fond de scène comme autant de meurtrières qui nous renvoient une image spectrale des reines qui s’entredéchirent, amplifie la morbidité de cet hallali collectif. L’implacable duchesse d’York, jouée par une solide Anne-Marie Côté, dirige cet impitoyable bal de la cruauté. Surtout dans cet échange avec sa fille Anne Dexter, – jouée par une Marie-Hélène Lalande très crédible autant dans son silence que dans sa joute contre sa mère – qu’elle a fait amputer des deux mains et a condamnée au silence, et qui recouvrant tout à coup la parole accuse sa mère tel un fantôme vengeur sorti de l’au-delà. La désemparée Élisabeth, une Valérie Marquis émouvante de fragilité, vacillante dans des soubresauts de colère et d’abattement, dépassée par les événements, court entre son mari mourant et ses deux enfants qui traversent la pièce en forme de poupées de chiffon désarticulées.

Lors de cette rencontre motivée par le «jour de l’élévation», rituel inventé par les reines qui consiste, une fois l’an, à s’élever un instant au-dessus des autres et à s’encenser, les femmes de la cour s’affrontent comme des hyènes déchaînées les unes contre les autres. Alliances, duperies, mensonges, flagorneries, désinformation, attaques cruelles, tous les coups sont permis, incluant l’assassinat, pour atteindre ce pouvoir absolu. Et dans cette volonté outrancière, les reines se livrent une joute terrible où elles seront à la fois prédateurs et proies. Marguerite d’Anjou, excellente Édith Patenaude, veuve déchue d’Henri VI, perd sa superbe au détriment de la terrifiante Anne Warwick sans âge, jouée avec aplomb par Joanie Lehoux, qui emportera la palme en épousant Richard III. Sa sœur Isabelle, soutenue avec vigueur par Laurie-Ève Gagnon, l’aura servie par une complicité indéfectible.

Dans ce texte terrifiant de flèches mortelles, Chaurette présente l’hypothèse que la proximité du pouvoir dicte à tous les comportements adéquats pour atteindre ce pouvoir. La pièce s’ancre sur ce dialogue entre la duchesse d’York et sa fille Anne, désavouée par sa mère à cause de son amour incestueux avec son frère Georges. À partir de ce moment charnière, son destin est scellé, non pas pour des raisons morales, mais uniquement par stratégie. Car en effet, aucune éthique ne peut être prise en compte lorsqu’il s’agit de pouvoir. L’absence d’hommes, présentés ici comme des êtres malades et moribonds, victimes plutôt que régnants, vient ajouter encore plus de force au dicton populaire  qui veut que derrière chaque grand homme se cache une femme. Et ces femmes sont prêtes à s’entredéchirer pour le pouvoir.

La ligne brisée entre la reine mère, la duchesse d’York, passe par dessus la délétère Anne Dexter et se reconstitue avec Anne Warwick. Au moment du mariage de cette dernière avec Richard III, la duchesse supplie sa bru de lui prêter sa couronne. En dix secondes de ravissement, elle éprouvera enfin ce sentiment sublime d’être le maître du monde. Elle qui a contrôlé toute sa vie la parole et le silence des autres, peut maintenant partir en paix; elle aura vécu cent ans pour connaître au prix de sacrifices innombrables cet instant de pouvoir absolu. Elle viendra clore le cycle de la Guerre des Roses sur cette phrase énorme: «L’univers était prisonnier de mon souffle, avec ma mort, je le libère.»

L’expérience des lieux fait partie d’une démarche soutenue de Frédéric Dubois, qui depuis plusieurs années a exploré le territoire de la ville pour en dévoiler des endroits inusités. La Tour Martello était faite pour les Reines. Mais en plus de cette colonne centrale qui agace beaucoup, soulignons aussi ce ton déclamatoire qui nous éloigne de la représentation. Même dans les grandes tirades, parfois lyriques, nous espérions une tonalité plus moderne, plus mordante. Mais c’était soir de première, parions qu’avec le temps, les comédiennes trouveront un ton immédiat qui nous emprisonnera lui aussi dans les murs de ce huis-clos dans les coulisses de la déraison.

Les Reines

Texte: Normand Chaurette. Mise en scène: Frédéric Dubois. Une production des Écornifleuses. À la Tour Martello 4, à l’occasion du Carrefour international de théâtre de Québec, jusqu’au 2 juin 2013.

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