Critiques

Disparaître ou ne pas disparaître

On vient à Stratford pour voir du Shakespeare, des pièces de répertoire ou du théâtre musical. Peu nombreux sont ceux qui pensent au Stratford Festival comme à un lieu de création pour le théâtre anglophone du Canada. Et pourtant, le Studio Theatre de Stratford, depuis sa fondation en 2002, compte chaque année au moins une pièce canadienne commandée, qu’il s’agisse de la traduction d’une pièce francophone ou d’une création d’un auteur canadien anglais. C’est ainsi que j’ai vu cette année une nouvelle pièce de Judith Thompson, une dramaturge ontarienne originaire de Kingston: The Thrill

The Thrill

Il s’agissait pour moi de retrouvailles avec une œuvre que j’avais perdue de vue depuis 1994 (année où j’avais rendu compte de I Am Yours pour Jeu, dans le numéro 72), et qui s’est avérée avoir pris un tournant inusité. Car, en continuant d’aborder des thèmes reliés à l’identité résonnant dans le champ social, le théâtre de Thompson a emprunté la voie de l’engagement. Ainsi, Judith Thompson vient de fonder sa compagnie (Rare Theatre Company), inspirée par la pièce du même nom (Rare), dans laquelle ont joué neuf acteurs trisomiques. C’est dans cette mouvance qu’elle a produit cette année pour Stratford une pièce ayant comme personnage principal  une avocate activiste souffrant d’une maladie dégénérative, qui la confine à son fauteuil roulant. Bien qu’il s’agisse d’une production plus traditionnelle, avec les acteurs de la compagnie de Stratford, cette pièce a été nourrie par ce travail de création hors norme, qui non seulement explore d’autres façons de jouer et d’habiter la scène, mais qui met à l’épreuve l’institution théâtrale. Ne serait-ce que pour cela, je dirais que la pièce de Thompson vaut le détour. Tout comme pour Daniel McIvor l’année dernière (avec la pièce Best Brothers), Judith Thompson est une dramaturge incontournable du Canada anglais.

Le débat au théâtre

Certes, on pourrait reprocher à The Thrill de ne pas réussir à se dégager totalement de la démonstration dans la mesure où on sent qu’elle a été inspirée par le débat très actuel sur le droit de mourir dans la dignité et, réciproquement, sur le droit à la vie de personnes souffrant de sérieux handicaps. Car ce qui fait avancer l’action est bien la rencontre, puis l’histoire d’amour, d’Erola (merveilleusement jouée par Lucy Peacock), qui représente le droit à la vie, et de Julian (Nigel Bennett), un professeur qui vient de publier un livre à succès sur le suicide assistée et l’euthanasie. Thompson a donc écrit sa pièce en faisant alterner les  tableaux qui mettent en scène, d’une part, l’avocate et son accompagnateur (les scènes où Francis, joué avec nuances par Robert Persichini, prodigue les soins personnels à sa «patiente», avec tendresse, compassion et respect, sont parmi les plus belles de la pièce) et, d’autre part, le professeur nous livrant ses dilemmes moraux en monologuant ou en interagissant avec une mère en perte d’autonomie (Patricia Collins, remarquable), qui finira par être placée dans une maison de soins de longue durée.

Au bout du compte, la pièce, qui est basée sur un fait réel (un débat entre l’activiste américaine Harriet McBryde Johnson et Peter Singer, le détenteur de la chaire de bio-éthique à Princeton), nous incite à réfléchir à ces questions éthiques actuelles plus qu’elle ne réussit complètement à nous émouvoir. À Stratford, Judith Thompson a d’ailleurs été invitée à parler de sa pièce dans le contexte d’un forum avec l’auteure Zoe FitzGerald Carter et l’éclairagiste Itai Erdal, qui ont tous les deux produit des œuvres racontant leur expérience de suicide assisté. La discussion, animée par l’écrivaine et femme de théâtre Alex Bulmer (elle-même handicapée visuelle), a remis la pièce au cœur du débat, redonnant à l’œuvre de Thompson une valeur d’engagement.

Le handicap sous les projecteurs

Quant à la qualité théâtrale de la pièce, il faut louer non seulement l’interprétation remarquable de Lucy Peacock (dont toute l’expressivité est concentrée dans le visage et les bras, affligés de contractions musculaires), mais aussi la direction de Dean Gabourie, la scénographie de Eo Sharp et les éclairages de Itai Erdal. La scène dépouillée avec un plateau blanc légèrement dénivelé (auquel les acteurs accèdent par quatre rampes d’accès pour handicapé) permet les multiples déplacements du fauteuil roulant qu’Elora fait bouger au gré de ses émotions, cette chorégraphie constituant un véritable programme gestuel. De même, une des images les plus frappantes de la pièce est sans contredit le début de la pièce, où le noir de la scène nous force à imaginer l’actrice à partir de sa voix. Quand l’éclairage fait apparaître le corps atrophié et immobile d’Erola dans son fauteuil roulant au milieu de la scène, le spectateur est soudainement confronté à ses a priori et ses préjugés.

How to Disappear Completely

En fait, il n’est pas étonnant que cet effet théâtral dans The Thrill soit produit par le concepteur d’éclairage Itai Erdal, qui a donné également à Stratford trois représentations de How to Disappear Completely, une pièce ayant déjà une carrière internationale. Rarement le travail d’un praticien de théâtre aura fourni à une pièce une métaphore aussi puissante. Car ce n’est pas seulement la lumière qui est thématisée ici comme la vie, mais aussi l’action même de faire disparaître (complètement) les acteurs et les objets de la scène qui devient le signe de la mort. Quant au spectacle lui-même, les références au travail de l’éclairagiste (qui nous enseignera les rudiments de l’éclairage théâtral en opérant lui-même les projecteurs) constitueront le prélude à l’histoire de la mort de la mère, qui, elle, aura comme principal support des projections de vidéos sur un écran au fond de la scène.

Ainsi, les bouts de films documentant les neuf mois (cruelle coïncidence!) de la maladie de la mère, qui a demandé à son fils de la rejoindre en Israël pour l’aider à mourir, seront commentés par l’acteur. En doublant sur scène les dialogues en hébreu et en figeant l’image ou en utilisant un rideau noir pour interrompre la projection, Itai Erdal réussit tout autant à faire revivre la mère qu’à montrer comment la mort de la mère, à laquelle le fils a été amené à participer, a été intériorisée ou tout au moins, par le travail même de la scène, est en voie de l’être. Faire disparaître la mère ne peut être dès lors un tour de passe-passe de l’éclairagiste, mais un long processus que le théâtre facilite, au gré des différentes représentations. Dans le contexte de la pièce de Thompson et du forum mettant en vis-à-vis le droit à la mort et la vie, la pièce de Itai Erdal ne pouvait être plus à propos. La direction du festival a bien fait d’ajouter ces représentations à sa programmation officielle.

Lors de la représentation à laquelle j’ai assisté, le malaise dans la salle de Miles Potter (metteur en scène prolifique de Stratford), a fait interrompre le spectacle. Si la mort au théâtre peut nous faire vivre des émotions intenses, cet incident qui nous a fait penser avec effroi que nous pourrions assister à une mort en direct, nous a rappelé que, sur la scène, rien ne peut disparaître complètement. Reste que le théâtre peut nous aider, sinon à mourir, du moins à envisager la mort et à vivre le deuil…

The Thrill. Texte: Judith Thompson. Mise en scène: Dean Gabourie. Au Studio Theatre, jusqu’au 22 septembre 2013. How to Disappear Completely. Texte: Itai Erdal. Mise en scène: James Long. Au Studio Theatre, les 11, 15 et 17 août 2013.


Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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