Critiques

Le Recours aux forêts : Quel secours espérer?

C’est le Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts d’Ernst Jünger, écrit en 1951, qui a inspiré l’écrivain et philosophe français Michel Onfray. La figure du rebelle n’est autre que celle du Waldgänger allemand, terme qui renvoie à la pensée de Démocrite et à une tradition médiévale scandinave, celle du proscrit se réfugiant dans les forêts.

Avec Le Recours aux forêts, Michel Onfray signe un réquisitoire contre «le commerce de la folie, de la sottise, de la bêtise, de la noirceur des hommes». Son protagoniste fait acte de rébellion en quittant le monde des hommes pour se replier sur son âme et se réfugier dans les forêts. Ces dernières ne sont pas concrètes: elles désignent un espace ontologique où l’homme peut devenir un être singulier, jouir de sa propre compagnie, renouer avec la matière première qui l’entoure, penser en propre et fustiger la violence du monde et les effets pervers de la modernité. Le texte est construit en deux temps: à la vigueur de la dénonciation de ce que le personnage a vu succède l’apaisement des forêts et l’expression de ce qu’il veut.

Créé en France en 2009, ce spectacle présenté dans le cadre des Escales improbables est le fruit d’une collaboration impressionnante: Le Recours aux forêts, texte en vers libres écrit pour le théâtre est porté sur les planches par le metteur en scène Jean Lambert-wild et la chorégraphe Carolyn Carlson. Un danseur, quatre comédiens et un musicien sont sur un plateau au dispositif technologique imposant. À jardin, le percussionniste jouant du vibraphone crée une nappe de musique dense tout au long de la représentation. À cour, les deux comédiennes et les deux comédiens font face aux spectateurs, debout: ils sont des voix, des modulations, des échos, des soulignements, des humeurs. Leurs voix amplifiées se partagent la partition de ce Je qui fait sécession et que semble incarner le danseur. Cette polyphonie est intéressante, tout comme leur jeu de mains, mais ni la polyphonie ni la gestuelle ne varient et le réquisitoire finit par devenir quelque peu monotone, c’est-à-dire uniforme dans ses manifestations.

Le plateau est transformé en un bassin de faible profondeur, où le danseur se déploie dans une lutte harmonieuse avec l’eau. La première partie a pour toile de fond une projection vidéo en trois dimensions, perçue grâce à des lunettes distribuées aux spectateurs. Quelques images violentes viennent briser de façon subliminale un ciel nuageux. Une fois le recours aux forêts engagé, le danseur poursuit sa confrontation avec l’élément aquatique. Il réalise sa «rébellion» en se dénudant progressivement. Certaines balles chutent dans l’eau, qui se teinte de nombreuses couleurs. L’image est très belle, d’autant qu’elle évolue puisque les couleurs se diluent tout en résistant à leur effacement.

Le Recours aux forêts rappelle à quel point le mal est l’héritage que se transmettent les hommes. L’énumération de tous les maux de l’humanité, nous la connaissons et hélas, nous la reconnaissons. La perspective adoptée ne permet d’esquisser aucun secours à mon sens. Il est certes important de rester au contact de la «substance première», mais cet éloge de la nature est surtout général et de l’ordre du principe. Il n’est pas porté par un discours et un corps suffisamment singularisés. Comment comprendre la dernière phrase du spectacle: «La sérénité triomphera»? Ce calme paisible n’est pas donné à espérer, mais la voie est ouverte.

Le Recours aux forêts

Texte: Michel Onfray. Mise en scène: Jean Lambert-wild. Chorégraphie: Carolyn Carlson. Musique: Jean-Luc Therminarias. Images: François Royet. À l’Usine C jusqu’au 14 septembre 2013.

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