Critiques

Dominion : Canadian Pacific Western

À gauche, une cabane en bois rond, où vit un couple de colons; à droite, l’estrade, faite de traverses de voie ferrée, où prend place une autre paire, assez désassortie, celle des Pères de la Confédération, John A. Macdonald, grand, maigre, toujours saoul, et George-Étienne Cartier, petit, rond, toujours hésitant (le contraste physique et psychologique entre les deux comédiens est très réussi). Au centre, une grosse chaise berçante, sur laquelle semble assise une énorme femme, de dos: Wilfrid Laurier y attend son heure pour venir au monde… politiquement. En toile de fond, sur toute la longueur du mur, se déroule une immense fresque, représentant des Rocheuses de carte postale, un peu comme le panorama qu’on verrait d’un train.

Car c’est un voyage en train et dans l’Histoire (de 1867 à 1896) que les passagers, pardon, les spectateurs, vont faire en assistant au récit épique et burlesque de la conquête de l’Ouest par le chemin de fer. Il ne s’agit pas d’une leçon d’histoire, cependant, car les personnages n’ont rien de réaliste, ce sont des archétypes, clownesques et profondément humains: les deux colons sont des symboles impuissants mais révoltés de l’oppression «capitaliste», et les politiciens, des symboles du pouvoir. Un western historique, donc, ou plutôt une parodie de western, à l’action rebondissante et réjouissante, qui se termine dans un bain de sang digne du Far West.

Entretemps, on aura assisté à la transformation du colon en coureur des bois, grisé par la liberté et la vie en forêt, tandis que la femme n’en finit pas de décolérer, pour notre plus grand plaisir, en sacres et en chansons à répondre contre «la sale économie capitaliste». Celle qui est incarnée par cette «bête bouillante», le train, qui salit, «saccage et éventre» tout sur son passage. À son bord, un Macdonald enragé, ivre de gin et de morgue, crachant son mépris sur Cartier et sur son peuple, «un ramassis de mauviettes». «Ta langue est morte», lui assène-t-il. D’ailleurs, une pancarte nous avertit: «Cette scène se passe en anglais».

Félix Beaulieu-Duchesneau incarne avec un emportement superbe cet assoiffé de conquête: «Toutes les nations doivent naître dans le sang.» Macdonald finira par tirer sur tout ce qu’il voit, dans un déchaînement de coups de colt et d’invectives. À ses côtés, Cartier, le «petit chef», qu’il attire dans son délire de violence, essaye mollement de défendre son rêve de fraternité: «Il existe ce qu’on appelle le droit des gens», plaide-t-il faiblement, s’attirant cette magnifique réplique: «C’est bien dommage!» Le Canadien français restera partagé entre son ambition et la honte d’avoir les mains tachées du sang des siens.

Le film n’est cependant pas fini et nous réserve encore deux autres détournements: un Wilfrid Laurier, «Capitaine Canada», frais émergé de sa chaise berçante et de son village folklorique va bientôt détourner le train et prendre le contrôle du convoi de la Confédération. Pour être aussitôt tué par le colon devenu guerrier iroquois, qui aura eu le temps de scalper nos compères confédérés avant de succomber à son tour! Le silence revenu, la femme reste seule vivante et tire un épilogue de ce carnage avec la chanson de la fleur et de sa semence, revanche de la vie sur la folie des hommes.

C’est par cette même chanson que la pièce avait commencé. Il faut souligner la cohérence de ce récit aux multiples intentions (parler de la violence contemporaine en évoquant celle du passé), et la maîtrise dont fait preuve l’auteur et metteur en scène en entrecroisant ces deux histoires parallèles au ton épique et ironique à la fois. Décor tout juste stylisé, bande sonore alternant chansons de folklore et musique descriptive, costumes évocateurs, jeu précis des quatre comédiens à la diction rapide et impeccable, tout concourt à créer un monde convaincant et séduisant, à la fois intelligent et ludique. Un premier opus qui présage favorablement de cette nouvelle trilogie que nous annoncent Sébastien Dodge et le Théâtre de la Pacotille.

Dominion. Texte et mise en scène de Sébastien Dodge. Une production du Théâtre de La Pacotille, à Espace Libre jusqu’au 28 septembre 2013.

 

Marie-Christiane Hellot

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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