Chroniques

La place de l’artiste

Alors que le Conseil québécois du théâtre tiendra le 4 novembre prochain un colloque sur cette délicate question, voici sur RevueJeu.org le troisième d’une série de billets concernant la succession des directions artistiques des compagnies de théâtre.

Dans ce texte inédit, Patrice Dubois, codirecteur artistique du Théâtre PÀP, se porte à la défense de la liberté créatrice, pourfend quelques dogmes et réclame l’instauration d’un système qui serait au service de l’artiste, et non l’inverse.

La place de l’artiste

Je souhaite qu’on ramène l’artiste au premier plan de nos ouvrages sur le présent débat. Tout ça, les associations, les regroupements multiples et les nombreuses compagnies ; les théâtres de briques, les c.a., les portiers et les concierges ; tout ça, tout ce monde-là, toutes ces structures sont là parce qu’un jour, quelque part, un artiste s’est levé et a porté un discours dissonant, posé un geste radical.

Je ne sais pas quand (peut-être dans les années quatre-vingt-dix, faites vos calculs) et je ne sais pas si c’est une question strictement « générationnelle », mais à un moment donné les structures se sont en partie sclérosées, ont perdu de la mobilité et, au profit d’un milieu « professionnel », ont accouché de « systèmes ». Parfois même de dogmes.

Tout à coup, une pensée verticale des choses. Tout à coup, des saisons équilatérales. Tout à coup, des conseils des arts qui correspondent avec des présidents de c.a., et plus avec des directeurs artistiques. Tout à coup, de brefs soubresauts au sein des directions, sans plus. Et soudainement, peut-être au même moment où les spectateurs devenaient des clients, la raison sociale prône sur le devoir social. On s’installe. On se fige. Tout à coup, des « compagnies », des « productions » et des « plans quinquennaux ». Tout à coup, des équations simplistes qui n’ont plus rien à voir avec l’avancement de notre art, le décloisonnement de la pratique et notre devoir d’affranchissement vis-à-vis de la société (ou de la communauté) à qui l’on s’adresse.

Maintenant (puisque nous sommes maintenant, faites vos calculs), il faut que l’artiste, par son action, commande les manières. Qu’il prenne en main les « structures » et les réinvente. Je ne veux rien savoir des jardins de Versailles, symétriques et bouturés jusqu’à la castration. Je veux un jardin anglais, dans lequel des travailleurs culturels se mettent au service des artistes pour que ceux-ci s’épanouissent.

Je crois qu’on devrait reconnaître le travail des artistes sans que ceux-ci soient contraints à devenir des « compagnies ». L’artiste ne doit pas être une compagnie. Il doit pouvoir travailler avec des « dispositifs » administratifs protéiformes, des directions de production aidantes et des règles de travail souples. Il peut bien sûr transmettre, dans le cadre d’un travail fait avec une compagnie, un peu de sa vision du monde, et ceci dans un espace-temps balisé. Mais, à terme, la compagnie ne sera pas « l’artiste ». Pas plus que l’artiste ne sera « la compagnie ».

Dans le scénario que je construis, on dépasse la simple reconnaissance morale de l’artiste ; on le dote de subventions destinées à la production de ses œuvres. En collaboration avec des structures de production, des théâtres ou des compagnies de théâtre, il ou elle administrera cet argent pour qu’il serve pleinement l’œuvre en cours de développement, de production et de diffusion.

Toujours selon ce scénario, c’est l’artiste que l’on reconnaît socialement comme un facteur de mouvance et de réflexion. Pas la compagnie. L’artiste est plus mobile, il s’allie pour un temps à des compagnies, enrichit leurs pratiques, repart, s’allie à d’autres, revient et continue toujours à repenser les manières de faire. Les « structures », elles, sont reconnues pour la qualité des invitations qu’elles font, la richesse des échanges qu’elles animent et la solidité de leur gouvernance globale.

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