Entrevues

Emmanuelle Calvé et Paula de Vasconcelos, loin de toute étiquette

Sont-elles chorégraphes ou metteures en scène? Auteures de spectacles serait peut-être ce qui conviendrait le mieux à Emmanuelle Calvé et à Paula de Vasconcelos. Par un matin frisquet de février, nous avons rencontré chez elles beaucoup de chaleur et de passion à les écouter parler de leur spectacle et de leur démarche artistique.

De la danse théâtralisée ou du théâtre dansé? Emmanuelle et Paula se moquent bien des appellations toutes faites. Foin des étiquettes et des carcans, les deux artistes s’expriment librement et livrent leurs réflexions sur le théâtre, la danse… et la vie, tout simplement.

Quelques mots sur le spectacle que vous présentez prochainement?

Emmanuelle: Emmac Terre marine est le fruit de recherches commencées en 2011, autour de la marionnette, du chant, du dessin de la méditation. C’est mon corps qui m’a raconté cette histoire.

La marionnette me permet d’explorer le mouvement, d’ouvrir une porte vers l’infini, l’émerveillement,  la magie, le sacré. Dans le spectacle, je danse avec la lune, je danse avec des oies… Des éléments impossibles à toucher dans la vraie vie!

Puis j’ai découvert le conte inuit La femme squelette, qui présente la mort comme une transformation. Comment dormir avec la mort, comment vivre avec la mort, une relation que la terre et les animaux vivent avec sagesse mais pas l’humain. Moi, la peur de la mort me paralysait. La créativité, la danse, le contact sacré avec la terre, avec mon corps, m’ont aidé à sortir de la mort. J’avais envie d’explorer, d’essayer les mots, envie de poésie. Je «voyais» la voix de Richard Desjardins pour ce spectacle. C’est lui qui, en s’inspirant du conte, a écrit le texte et qui le dit sur scène. J’ai créé le mouvement en dernier, contrairement à ma démarche habituelle.

Paula: Pour L’architecture de la paix, je me suis inspirée d’une revue sur l’architecture et des principes guidant les architectes qui reconstruisent les endroits dévastés par la guerre. Je voulais faire un spectacle qui démontre que l’espace peut contribuer à la guérison. Pour cela, j’avais besoin d’une écriture textuelle, alors j’ai approché Evelyne de la Chenelière, une amoureuse du théâtre physique et de la danse. Il s’agit d’une co-écriture : elle les mots, et moi la scène.

Evelyne a écrit une pièce qui n’est pas forcément ce que j’avais imaginé, son texte porte sur l’architecture de la survivance : comment rebâtir, comment continuer après avoir vécu quelque chose de tragique. Parallèlement, j’ai inventé mon histoire, une partition complémentaire à la sienne, en ajoutant des couches de sens, à travers différents types de tableaux, dansés, muets, chantés.

Pour ce spectacle, je sentais le besoin de parole, de donner la parole à une auteure. Tout est impur et métissé dans ma tête. Je crée pour les artistes impliqués dans un projet, qui sont aussi déterminants que le thème, j’invite des gens de toutes disciplines, j’imagine des pistes de départ et, une fois dans le studio, tout est contaminé par les gens qui sont là, par le spectacle, par des choses imprévues.

D’où vient cette volonté de marier texte et mouvement?

Emmanuelle: Au départ, ce n’est pas intentionnel. Dans le processus de création, la théâtralité m’est apparue comme une façon d’incarner le corps. Cela ne part pas d’une technique mais d’une pulsion, la danse se crée dans la relation, dans le mouvement qui se développe ainsi. Mais il n’était pas question de créer des séquences à intégrer au spectacle. Si c’est ma première création avec autant de théâtralité, je suis toujours multidisciplinaire.

Paula: La danse est un processus de création intuitif, voisin de la musique, ça vient du subconscient,  c’est un processus souterrain qui part de l’inconscient de l’artiste et s’adresse à l’inconscient du spectateur. Le spectateur est libre de recevoir le spectacle comme il reçoit une musique, il va aimer ou détester spontanément. La danse court-circuite le rationnel alors que les mots sont plus rationnels, plus précis, c’est un code logique. De temps en temps, on a besoin de nommer les choses, de mêler intuition et logique. Les mots peuvent mieux cerner un concept ou une idée qu’un mouvement physique. Cela dit, j’ai de plus en plus confiance en la danse pour évoquer à peu près tout!

En danse, il est très agréable de sentir que le mouvement, que le spectacle est porteur de la mythologie intérieure du chorégraphe, on peut voir ce qui est dans la tête de l’artiste, être confronté à un univers complet, pas seulement un langage corporel, mais une vision du monde.

Emmanuelle: J’aime provoquer la rencontre avec des musiciens, des poètes, des marionnettistes. Cela me permet de voir ce que la danse peut apporter à leur démarche, à leur corps. C’est un outil de transformation et pour moi, c’est fascinant de voir comment ça transforme leur corps. J’ai travaillé avec un comédien qui n’avait expérimenté ni la danse ni les marionnettes. Dans le spectacle, il bouge et il manipule. J’étais intéressée de voir sa transformation, de voir comment la danse peut être un outil de son quotidien.

Paula: Je ne me soucie pas de la classification, des étiquettes. Le spectacle devient ce qu’il doit devenir. La question plus intéressante à poser, c’est: est-ce qu’il y a un univers singulier devant moi? S’il est imparfait, cela ne me dérange pas, le créateur a le courage de montrer quelque chose qui lui appartient. Ce qu’on cherche, c’est être confronté à un univers, suivre le processus de l’artiste. Tout est intéressant, même les erreurs! J’aime prendre le risque de métisser les choses, d’abolir les frontières, de m’aventurer sur un terrain inconnu.

Si la danse est de plus en plus «bavarde», comment percevez-vous le corps au théâtre?

Paula: C’est le grand absent! Les comédiens qui savent bouger sont peu nombreux. Les metteurs en scène viennent d’une école de pensée issue de l’Ecole nationale de Théâtre, ils suivent une formation basée sur le texte, la diction, la voix, la psychologie du personnage… On cherche une pureté, on pratique une adoration de l’auteur, on met en scène sa parole. Mais le metteur en scène est aussi un auteur, son écriture est scénique et le texte est un des outils, mais ce n’est pas le seul.

Emmanuelle: Je crois que cela vient de la formation, on ne donne pas de cours sur la connaissance du corps, de la respiration. Comment être conscient que le corps est vecteur d’expression. Le danseur vit sa vie différemment par rapport à celui qui ne danse pas tous les jours. Il vit avec son corps, avec ses sens, avec ses pulsions. Il est plus dans le ressenti plus que dans l’analyse. L’acteur est plus intellectualisant que le danseur, il a besoin de parler, de comprendre. Alors que le danseur, lui, sait capter des choses qui sont brouillées par le mental.

Paula: La plupart des metteurs en scène ne travaillent pas le mouvement, ils ne s’en donnent pas la permission, c’est en dehors de leur champ d’expertise. Les chorégraphes sont plus multidisciplinaires. Ils n’ont pas de modèle à suivre, ils sont plus intuitifs. Il y a trop de modèles au théâtre, trop de références, trop de théâtre de répertoire, contrairement aux compagnies de danse qui, elles, ont abandonné le répertoire. La recherche en danse est plus ténébreuse, c’est un chemin qui nous mène vers quelque chose.

Emmanuelle: Il faudrait demander aux acteurs de développer la mémoire du corps, au lieu de mettre des marques au sol pour guider leurs déplacements! Le corps est un récepteur, de la lumière, des intuitions. Je suis nostalgique d’un temps où on était plus en rapport avec son corps, moins immobile derrière des écrans…

Emmac Terre marine. Chorégraphie, mise en scène et conception des marionnettes d’Emmanuelle Calvé. Texte de Richard Desjardins. Une production Danse-Cité. Au Théâtre Rouge du Conservatoire à partir du 5 mars 2014.

L’Architecture de la paix. Mise en scène et chorégraphie de Paula de Vasconcelos. Texte d’Evelyne de la Chenelière. Une production de Pigeons International. À l’Espace Go à partir du 4 mars 2014.


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