Critiques

Mois d’août, Osage County : Un goût acide dans la gorge

Étrange chose que ce décor naturaliste. Comme une maquette de maison pour enfant dont on aurait arraché la façade. Nous sommes pour ainsi dire dans une maison classique, sur deux étages, pièces communes en bas, chambres et vivoir en haut. Ce sera l’espace d’une plongée en apnée pour une famille type (?) de l’Oklahoma.

La disparition soudaine de Beverly Weston (Jack Robitaille), patriarche de la famille, met en branle un processus de dévoilement et de révélation pour cette famille éclatée et dysfonctionnelle. Cette disparition suspecte devient prétexte à découvrir les autres drames à travers les trames qui relient entre eux les trois sœurs Weston, leurs conjoints et leurs enfants, la sœur cadette, le policier, le nouvel amant pas très net, tous dominés par une mère diabolique (extraordinaire Paule Savard) qu’un cocktail de médicaments maintient sur la corde raide entre l’amour et la cruauté, la séduction et les attaques vicieuses envers ses propres enfants. Une ogresse aux appétits voraces. Il s’agit du pouvoir déliquescent de l’amertume, du mensonge, de la tromperie, de l’idéalisme ravagé par l’alcool, les drogues, les impuissances au quotidien.

Par le jeu de la vérité, il semble que seule Violet, cette mère intransigeante, vulgaire et violente, issue des bas-fonds de la misère, soit en mesure de maîtriser, de construire et déconstruire les tensions familiales entrelacées en un véritable nœud gordien. On retrouve dans cet implacable portrait de famille sa propre famille, avec ses secrets, ses tabous, ses mensonges tacites, ses grandes et petites misères. Mais le verbe de Tracy Letts est décapant, les illusions de la famille idéale à l’américaine volent en éclat dans ce combat à finir entre la mère et l’aînée (puissante Marie-Josée Bastien), entre la sœur (pétillante Marie Gignac) et son époux (crédible Normande Bissonnette), touchant dans la défense indéfectible de son fils putatif, entre les trois sœurs dont la vie est un ratage complet.

Étrange réalisme en effet, qui devient métaphore d’une société de l’échec. Les rêves de chacun s’écrasent contre le mur du réel et leurs débris les emportent dans le suicide, la démence, la fuite, la solitude, l’abandon des autres. Où se réfugier lorsque l’ultime asile héberge une menace de tous les instants. Qui pourrait supporter l’insupportable Violet, sinon la petite Johnna Monaveta, la jeune «première nation» qui a désespérément besoin de travail ?

Jean-Philippe Joubert, directeur de la troupe Nuages en pantalon, confirme ici son talent de brillant metteur en scène, avec un sens du rythme impressionnant. Rythme ponctué par les interprétations magistrales d’Emilie Clepper — un nom à retenir — de ses propres compositions ou de chansons folk connues.

Les trois heures et demi de cette pièce, ancrée dans la brutalité de l’urgence, coulent dans nos veines comme une drogue. Le texte de Tracy Letts, — jeune auteur comparé aux plus grands dramaturges américains — dans une excellente traduction de Frédéric Blanchette, nous fait pénétrer au cœur de la tragédie alternant humour et propos acidulés, pensées profondes et papotages insignifiants, touchant aux registres multiples d’une philosophie de peccadille. Mais nous sommes longtemps hantés par cette pièce où la vulgarité et la noblesse se côtoient, où l’intransigeance de la vérité laisse un champ de décombres. Ce que nous croyions secret, n’était en fait que la modalité d’un bras de fer entre un homme et une femme que l’apparence de la réussite maintenait dans une entente tacite basée sur le non-dit.

Ce que le décor a de rassurant sera bientôt éparpillé aux mille vents. Sur l’autel du dégoût de soi et des autres, la mère-araignée sacrifie jusqu’à son dernier enfant. Et, ironie du sort, ce petit peuple conquérant qui vient bâtir son rêve sur la ruine des autres (nommément les premières nations), sera finalement supporté dans sa déchéance par une jeune cheyenne, dernière gardienne des valeurs fondamentales de l’humanité.

Il faut courir voir cette magistrale production du Trident, pour expérimenter la métamorphose de votre rire en une déglutition acide dans votre gorge.

Mois d’août, Osage County. Texte de Tracy Letts. Mise en scène de Jean-Philippe Joubert. Une production du Trident. Au Théâtre du Trident jusqu’au 29 mars 2014.

 

 

 

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