Critiques

Le dernier jour d’un condamné : Ratage navrant

La déception paraît d’autant plus amère qu’on avait là une conjonction de plusieurs facteurs de réussite théâtrale: un texte fortement expressif, évocateur et chargé d’émotion du grand Victor Hugo; un acteur chevronné, Ariel Ifergan, qui a déjà montré son indéniable talent; une jeune compagnie, Bruit Public, qui a l’audace de s’attaquer à des œuvres du répertoire et qui, dans ce cas-ci, souhaitait explorer un traitement visuel à l’aide de la vidéo. Le projet était-il trop ambitieux? Le résultat se manifeste de façon si convenue qu’on a peine à en retenir quelque élément positif.

Le dernier jour d’un condamné n’a évidemment pas été écrit pour le théâtre. Le récit au «je» d’un homme qui, ce jour-là, va passer sous le couperet de la guillotine, s’apparente à un monologue, mais le passage de la page imprimée à la scène ne va pas de soi. Le metteur en scène l’avoue en entrevue dans les Cahiers du Théâtre Denise-Pelletier, le texte lu de bout en bout durerait cinq heures trente. Fallait-il plus que des coupures? Un réaménagement irrévérencieux pour en briser la linéarité? On l’a divisé en séquences, plausibles, afin d’y arrimer une écriture en images projetées sur un grand écran couvrant toute l’arrière-scène.

Si l’exploration vidéographique se fait trop souvent illustrative des propos tenus par l’unique personnage, elle recèle aussi quelques moments évocateurs. Les épisodes où l’homme aperçoit son double à l’écran, dont les contours, les traits apparaissent stylisés par un effet de surbrillance, puis le décalage entre l’image et la voix dans ces instants de dialogue virtuel, créent une étrangeté captivante. L’ensemble ne se révèle cependant pas très probant quant à l’appui au texte, à l’éclairage du sens.

Dans son espace carré de huit pieds par huit pieds, le condamné réfléchit à voix haute, se raconte à son journal intime, s’interroge sur son sort et sur la vie, la mort, la justice des hommes. Certains morceaux de ses confidences sont troublants, touchants. Or, dans l’optique de jeu exploitée par le comédien, rien de sa situation horrible, limite, ne nous parvient.

Dès son entrée en scène, ses petits pas dans l’aire restreinte paraissent trop ostentatoires, son débit chantant manque de vérité, de simplicité, de sobriété. Ses adresses au public sont pour le moins improbables. Voilà qui est bien triste à dire, car Ariel Ifergan nous avait éblouis, il y a quelques années, avec le solo Z comme Zadig dirigé par Anne Millaire. Les quelques personnages secondaires du Dernier jour…, le huissier, le condamné qui lui succède dans sa cellule, le prêtre, lui donnent l’occasion de compositions divertissantes, assez efficaces. Mince consolation, devant une œuvre qui aurait dû nous bouleverser et nous laisse froids, voire agacés.

Le dernier jour d’un condamné. Texte de Victor Hugo. Adaptation et mise en scène d’Éric J. St-Jean. Une production de Bruit Public. À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 12 avril 2014.

 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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