Critiques

Blind : Refuser les œillères

Le travail entourant la création de cette première pièce documentaire de Lindsay Wilson s’est amorcé en 2010 alors qu’elle découvre une photo d’Alison Darcy (qui signe la mise en scène), prise en Tanzanie. Sur celle-ci, un groupe d’enfants, la plupart albinos, avec au centre un jeune aveugle.

Souhaitant lui donner une voix, les deux étudiantes de Concordia écrivent une pièce de 15 minutes. Elles auraient pu en rester là, mais l’année suivante, Lindsay Wilson se rend en Tanzanie avec l’organisme Under the Same Sun pour travailler dans des écoles pour enfants aveugles et albinos. Ces derniers y sont protégés d’une chasse à l’homme plus ou moins officiellement documentée (plusieurs politiciens fermant les yeux), les albinos disposant selon les croyances populaires de pouvoirs magiques, leurs membres pouvant assurer notamment la richesse. (Des mineurs en enterreront par exemple à l’endroit où ils souhaitent forer et des pêcheurs tisseront des cheveux d’albinos à leurs filets.)

Le propos, certes sanglant, aurait pu servir de trame à la pièce Blind, mais en fait, il n’en est rien. On parle plutôt ici d’un récit d’apprentissage pouvant se lire à plusieurs niveaux. Il est bien sûr question de la découverte de l’autre par Hannah (double de l’auteure), mais aussi du découragement ressenti par Lily qui travaille là-bas depuis cinq ans et cherche à retrouver une certaine sérénité.

En parallèle, dans un univers fortement habité par les contes traditionnels et les souvenirs douloureux, quatre enfants tentent de s’émanciper d’une réalité qui leur échappe. Volontairement, la pièce ne pose pas de jugement. Ceux qui ont eu l’arrogance de vouloir sauver «l’humanité souffrante» se retrouvent la proie de cauchemars, magnifiés par le déracinement. Le guérisseur que l’on aimerait croire incompétent aidera Hanna à apprivoiser ses peurs. Le professeur, qui devrait servir de guide, ferme les yeux sur une situation inacceptable. Rien de tranché ici; les éléments s’extraient un à un de l’ombre, sans jamais affirmer leurs contours, offrant au texte une portée qui déborde des cadres de son inspiration. Impossible ici de ne pas penser aux sévices subis dans les pensionnats autochtones.

Si la première partie aurait eu avantage à être resserrée, la deuxième se révèle d’une remarquable efficacité. Le tout est porté par une distribution polyvalente (plusieurs jouant à la fois un rôle adulte et enfant) qui s’occupe aussi bien des changements de décor que d’alimenter le rétroprojecteur d’images d’enfants et d’adultes rencontrés par la dramaturge en Tanzanie (belle idée qui nous rappelle que la réalité dépasse souvent la fiction) ou de participer aux ambiances sonores, que ce soit les cris des animaux, le bruissement des feuilles ou un chant traditionnel. Il faut souligner le travail exceptionnel de Jaa Smith-Johnson, tout simplement lumineux dans le rôle charnière de l’enfant aveugle, qui insuffle une rare poésie aux histoires traditionnelles intégrées au texte.

Blind. Texte de Lindsay Wilson. Mise en scène d’Alison Darcy. Une production de Scapegoat Carnival Theatre. Au MAI jusqu’au 13 avril 2014.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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