Critiques

Raphaël à Ti-Jean : La déportation lente

L’arrivée de nouveaux auteurs venus des «régions éloignées», comme on dit, n’est pas chose si fréquente qu’on puisse passer à côté de l’occasion de s’y frotter. Seul théâtre permanent à l’est de Québec, le Théâtre les gens d’en bas maintient ses activités de production et de création depuis 40 ans. Ses spectacles sont peu vus à Montréal. La pièce précédente de Cédric Landry, Pierre-Luc à Isaac à Jos, avait fait en 2009 un passage rapide dans quelques maisons de la culture. Cette fois, la compagnie s’est installée à la Licorne, au cœur du Plateau Mont-Royal, pour trois semaines. Malgré une approche trop convenue, la pièce Raphaël à Ti-Jean offre d’indéniables qualités.

Le second volet de ce qui est qualifié par le metteur en scène de «trilogie maritime sur la ruralité post-moderne» met en présence trois membres d’une famille insulaire, deux frères et une sœur, dont la mère vient de décéder. Le retour d’Isabelle, exilée à Bali depuis deux ans, apaise un peu les tensions entre Raphaël, l’ainé raisonnable mais impulsif, et Sylvain, hockeyeur déchu, vendeur et consommateur de cocaïne endetté, menteur et manipulateur. Alors que le cadet souhaite vendre la maison familiale pour éponger ses dettes, Raphaël à Ti-Jean, attaché au passé et au legs du père, cherche à discuter avec les caïds locaux qui n’ont pas hésité à battre Sylvain.

La pièce de Landry, au-delà de la reproduction du langage pittoresque des îles – l’auteur est natif des Îles-de-la-Madeleine –, met en valeur le fonds culturel d’une communauté ébranlée par les changements sociaux provoqués par la décadence de l’industrie de la pêche. Le départ des forces vives, la tentation de se transformer en criminel pour échapper à la misère, la vente du patrimoine aux retraités venus de l’extérieur sont autant de nouvelles réalités avec lesquelles ces gens doivent composer. L’auteur, qui a un réel talent de composition dramaturgique, réussit un véritable thriller aux accents poétiques, où il se demande jusqu’où doit aller la solidarité familiale et villageoise.

En optant pour un décor et un niveau de jeu hyperréalistes, le metteur en scène et directeur de la troupe semble s’être donné un défi insurmontable. L’optique du conte poétique, qu’il évoque dans son mot du programme, aurait dû lui inspirer une approche plus stylisée. Résultat: les comédiens sur-jouent, sans nuances, passant de façon maladroite des confidences aux grands éclats colériques.

Hubert Proulx, en Sylvain, atteint de rares moments de vérité où la fragilité de son personnage transparaît, de même qu’Yves Bélanger, en Raphaël, trop souvent d’un bloc. Catherine Allard, en Isabelle, et Frédéric Blanchette, dans le rôle du trafiquant local Galette, ont de beaux moments amoureux, escamotés trop subitement. Un jeu plus retenu aurait fait ressortir les failles, rendant plus touchants les personnages de cette pièce, qui mérite tout de même le détour.

Raphaël à Ti-Jean

Texte de Cédric Landry. Mise en scène d’Eudore Belzile. Une production du Théâtre les gens d’en bas. À La Licorne jusqu’au 19 avril 2014.

 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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