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Le Dragon d’or : Sauce aigre-douce

S’inscrivant parfaitement dans la dramaturgie allemande contemporaine, par l’utilisation du théâtre-récit et du performatif, Le dragon d’or de Roland Schimmelpfennig se révèle un texte touffu, aussi éclectique que le menu de ce restaurant thaï-chinois-vietnamien – et la brochette de personnages qui le fréquentent.

Avec une grande habileté, Schimmelpfenning joue sur tous les plans, conviant le spectateur dans les interstices du texte, les didascalies énoncées à voix haute faisant partie intégrante du propos. On se croirait par moments à un match d’improvisation de la LNI, les acteurs entrant volontairement dans la peau du personnage auquel on n’aurait jamais songé à les associer, le vétéran Luc Morissette se transformant par exemple un jeune homme de 19 ans ou «rappant» dans un anglais plus qu’approximatif.

Sans broncher, les hommes se changent en femmes, en robe rouge moulante (endossée avec un naturel presque désarmant par Jean-Antoine Charest) ou simples sous-vêtements, les femmes adoptant les comportements les plus grossiers de ces messieurs (la scène de beuverie devient épique d’exagération).

La mise en scène nerveuse de Mireille Camier et une utilisation intelligente de l’espace (cuisine à l’arrière, restaurant à l’avant, autres lieux sur les côtés, sur la passerelle ou même dans la salle), bien soutenues par les éclairages de Renaud Pettigrew, nous permettent de passer en un clin d’œil d’un plateau à l’autre.

Le spectateur a d’abord l’impression de n’avoir qu’un rôle de faire-valoir, adoptant une attitude bon enfant, se concentrant sur l’aspect ludique du jeu théâtral, la tragédie qu’aurait dû être l’arrachement de la dent cariée du «petit», immigrant illégal travaillant en cuisine, étant traitée comme une farce.

Rapidement pourtant, le texte de Schimmelpfenning se révèle particulièrement subversif, sa relecture grinçante de La cigale et la fourmi de La Fontaine, dans laquelle la cigale (François-Olivier Aubut, d’abord suave de beauté presque arrogante, puis peu à peu déchirant de vulnérabilité) devient d’abord aide-ménagère puis prostituée de la fourmi (Carmen Ferlan, impeccable dans tous les rôles qu’elle joue ici) transformant l’expérience en apparence anodine – festive même –, de la consommation en conte cruel sur l’hyperconsommation.

Ici, les personnages ne dégustent pas seulement l’un des 100 plats au menu (les spectateurs qui le désirent peuvent aussi commander un plat, cuisiné chez Tampopo), ils consomment le corps des autres, que ce soit celui de la jeune prostituée, du «Barbiefucker» ou la dent cariée qui atterrit dans la soupe no 6 de l’une des deux hôtesses de l’air. Cette dent arrachée se lit alors comme une métaphore du déracinement de ces milliers d’immigrants illégaux (Montréal en compterait 40 000), convaincus de trouver en Occident une vie meilleure.

Amère America… Le biscuit de fortune dans lequel on croque à la fin du spectacle, qui contient une maxime percutante de Lao-Tseu, prend alors un tout autre goût.

Le Dragon d’or

Texte de Roland Schimmelpfennig. Mise en scène de Mireille Camier. Une coproduction du Théâtre Décalage et des Productions Quitte ou Double. Au Théâtre Prospero jusqu’au 26 avril 2014.

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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