Critiques

Vrais mondes : Chacun son histoire

Peut-on encore renouveler la proposition scénique et développer une nouvelle forme? Il semble que le duo Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette y soit parvenu avec Vrais mondes, sept documentaires scéniques captivants.

Pas de reconstitution ici comme dans le théâtre documentaire ni de réel jeu de la part des «sujets». La mise en scène minimaliste mais efficace d’Émile Proulx-Cloutier propose plutôt de les retrouver au milieu d’objets les représentant (des horloges, passion de Denis, un homme de 50 ans coincé dans un corps d’adolescent de 14 ans, ou un appareil-photo et un sac à dos pour Olivier, ancien tireur d’élite maintenant chasseur d’images), pendant que nous les découvrons à travers une bande-son qui extrait en sept ou huit minutes l’essentiel des entrevues qu’ils ont accordées à Anaïs Barbeau-Lavalette. Celle-ci accompagne d’ailleurs les participants au début de chaque tableau – réconfortant par exemple par le geste Jean-Guy devenu Jane à 60 ans, qui reste Papy pour ses petits-enfants – et demeure ensuite en retrait, présence rassurante, rappel également du partage qui a été consenti.

Le résultat aurait pu relever du freak show, mais il n’en est rien. Chacun des sept destins évoqués se veut unique. On voyagera à travers les mots du Vietnam au Congo, de la Mongolie à l’Afghanistan. On abordera la ruralité et la vie en société autrement, que l’on habite seul, retiré au milieu de la forêt, ou que l’on soit le cadet d’une famille de neuf enfants qui sillonne le monde. Il sera question d’injustice, de guerre, de violence, tant celle subie (déchirant témoignage de Kevin, qui a fréquenté les pensionnats autochtones) qu’infligée.

Difficile de ne pas ressentir toute l’horreur évoquée par Olivier qui a tué sur le terrain ou Christian, bébé adopté au Vietnam qui a vécu toute sa vie avec le souvenir diffus des bombes qui explosaient au quotidien lors des premiers mois de sa vie et qui n’a pas toujours su comment canaliser cette violence qui le rongeait. La résilience jouera un rôle essentiel également, que ce soit la perte d’un enfant qui meurt dans nos bras ou les blessures d’amour que l’on ne peut effacer.

Chaque tableau est lié par certaines thématiques partagées et ponctué d’intermèdes musicaux soignés, signés Étienne Ratthé et Émile Proulx-Cloutier, qui laissent l’espace nécessaire au spectateur pour absorber ce qu’il vient de recevoir. Les éclairages d’Étienne Boucher enveloppent plutôt qu’ils ne dénudent. Chacun des participants aurait sans doute pu devenir le sujet d’un documentaire à lui seul; le choix de ne présenter qu’un pan d’une existence devient ici marque de respect. Il faut indéniablement saluer le courage de chacun d’avoir accepté de transmettre ainsi un pan de son histoire intime.

Vrais mondes

Conception et mise en scène d’Anaïs Barbeau-Lavallette et Émilie Proulx-Cloutier. À la Cinquième salle jusqu’au 17 mai 2014.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

Un commentaire

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