Critiques

Le rêve de Grégoire : Parcours onirique initiatique

Le rêve de Grégoire demeure un curieux objet qui pourrait bien plaire plus aux amateurs de théâtre qu’aux mélomanes. Les premiers reconnaîtront indéniablement la touche René-Daniel Dubois (qui signe la mise en scène) et sauront apprécier l’utilisation adroite des projections sur deux panneaux mobiles à l’arrière-scène, le plus souvent placés à angle, les éclairages tout en volumes de Guy Simard et les costumes qui semblent sortis d’une production d’Alice aux pays des merveilles, signés Marianne Thériault.

Librement inspiré du personnage de La métamorphose de Kafka (auquel le postlude fait d’ailleurs référence, le prologue quant à lui ne pouvant qu’évoquer Le procès, l’opéra s’amorçant sur une arrestation dont le principal intéressé ignore les causes), le Grégoire imaginé par Pierre Michaud (qui signe musique et livret) tentera de comprendre, à travers un parcours initiatique en trois rêves, comment canaliser en gestes sa révolte. On reviendra sur son enfance (et une certaine notion de l’enseignement), ce qui pourrait être son adolescence (un voyage en montagnes russes), avant de retrouver un présent malheureusement à peine caricatural, dans lequel des mots comme beauté, culture et éducation sont mis à l’index. Cela donne droit à une scène grinçante à souhait, l’un des moments forts de l’opéra.

L’œuvre se veut porteuse d’une charge sociale certaine qui, en principe, devrait interpeller le spectateur – mieux, le pousser à l’action –, mais qui parfois tombe à plat, faute d’être entièrement intelligible. Oui, le texte est chanté en français, mais certaines textures musicales denses ne favorisent pas toujours une parfaite compréhension, comme certaines élocutions teintées d’accents. Il faudra reprendre le livret pour saisir les strates de ce discours touffu, qui suit de plus une logique onirique, comprend des citations (chantées en italien) de L’enfer de Dante et doit être lu avec la distance adoptée par la plupart des auteurs d’Europe de l’Est. On trouvera aussi sans doute le réveil de Grégoire trop brusque pour être crédible, mais l’œuvre possède des qualités certaines.

Michaud disposait d’un instrumentarium inusité, constitué des membres de trois ensembles de musique contemporaine salués : le Quatuor Bozzini, Quasar et Sixtrum. Si ces derniers jouent un rôle essentiel dans la partition (belle idée de spatialiser un des segments avec deux des percussionnistes au balcon) et les premiers soutiennent adéquatement plusieurs des passages plus introspectifs, on aura l’impression que les quatre saxophonistes de Quasar n’ont hérité que d’une fonction coloristique – voire impressionniste.

François-Olivier Jean dans le triple rôle du narrateur, de Grégoire en prison et de Grégoire dans le monde des rêves, démontre une présence scénique certaine et sait moduler sa voix pour transmettre les différentes émotions, de la confusion à la révolte. Dion Mazerolle campe le personnage de La Folie avec une indéniable maîtrise et Marie-Annick Béliveau (qui incarne une multitude de personnages) fait encore une fois la preuve de sa profonde connaissance de l’idiome contemporain. Soulignons aussi la projection et le velouté du timbre du ténor Andrzej Stec (même si ses gestes en Prométhée semblaient inutilement plaqués) et l’élégance du colorature de Rebecca Woodmass en Mathilde (et L’Innocence).

Le rêve de Grégoire

Livret et musique de Pierre Michaud. Mise en scène de René-Daniel Dubois. Une production de Chants Libres. Au Monument National jusqu’au 17 mai 2014.

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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