Critiques

Shakespeare et la filiation

Malgré le parallélisme de leur titre et bien que ces deux pièces de Shakespeare tournent autour d’une histoire de filiation, King John et King Lear sont apparues à Stratford comme des pièces foncièrement différentes, qui ne procurent pas le même plaisir théâtral.

Alors que King John, ce personnage légendaire que l’on connaît grâce à la légende de Robin des bois (et, pour ceux qui sont plus férus d’histoire, à cause de la signature de la Grande Charte), est chez Shakespeare un personnage caricatural, dont la puérilité semble maintenant peu crédible, King Lear constitue l’un des personnages les plus complexes du théâtre du dramaturge, dont la démence fait non seulement écho aux maladies mentales de notre époque, mais représente aussi les crises identitaires qui nous hantent depuis la Deuxième Guerre mondiale.

King John

Il faut certes louer le festival de Stratford pour avoir mis à son programme cette pièce moins connue de Shakespeare et de la présenter dans la mise en scène de Tim Caroll, un metteur en scène du Globe plutôt audacieux, qui monte Shakespeare en tentant de reproduire les conditions de l’époque élisabéthaine. L’année dernière, Caroll avait proposé Romeo and Juliet comme s’il s’agissait d’une représentation extérieure ; cette année il a monté King John comme si elle était présentée au Blackfriars Theatre, sur une scène éclairée par des chandeliers, avec des costumes et une musique qui, dans l’esprit des productions originales, confondent le Moyen-Âge (l’époque de l’histoire) et l’époque élisabéthaine (l’époque de la représentation).

Si, informé par le programme de la nature expérimentale de ce théâtre, le spectateur, peut apprécier ce type d’innovation, il  reste que ces jeux de synchronie et d’anachronie ne parviennent pas à donner du sens à une pièce qui demeure somme toute assez éloignée des préoccupations du public.

Dans King John, le pouvoir du roi est dès le début contesté. En être dépossédé, c’est, comme dans King Lear, courir le risque de perdre la raison. Ici, toutefois, cette question est d’abord politique, dans la mesure où c’est le neveu du roi de France (Philipp), qui soutient  que le trône revient à son jeune neveu, Arthur : un enfant que le roi emprisonnera et qui finira par mourir en voulant s’évader. Pourrait-on rendre cette pièce plus actuelle? On tente en vain de comprendre les motivations de King John, dont les colères, les changements brusques d’humeurs et les propos absurdes (bien rendus par le jeu souvent burlesque de Tom McCamus) ne semblent pas suffisants pour faire de la pièce une satire du pouvoir. Seuls peut-être les trop rares soliloques du  personnage du Bâtard, bien joué par Graham Abbey, donnent un sens à la pièce en se présentant comme un commentaire sur l’action, voire une certaine critique du roi.

King Lear

La mise en scène de Denis Marleau de King Lear en 2012 au TNM nous avait montré la grande actualité de cette pièce de Shakespeare. On aura pu croire alors que cela tenait en premier à son épuration (au niveau de la scénographie) et à sa relative décontextualisation (par les costumes), ainsi qu’à l’excellente traduction de Normand Chaurette et à un certain travail de coupe dans le texte original.

Or, ce qui étonne, c’est que la version beaucoup plus traditionnelle de Stratford nous parle tout autant. Ainsi, Antoni Cimolino, qui a décidé de situer sa production à l’époque élisabéthaine (alors que Shakespeare avait lui-même choisi pour sa pièce un temps plus reculé, soit autour de 800 av.J.C.), a réussi par une excellente distribution et une brillante direction d’acteurs à faire passer l’humanité des personnages. Il faut insister sur le jeu exceptionnel de Colm Feore, qui incarne avec brio ce roi de plus en plus dément. Combinant une grande intelligence du texte shakespearien à un programme gestuel extrêmement efficace, qui exprime tout à fois la vieillesse et la folie, l’acteur arrive à traduire théâtralement la perte des repères qui gagne le roi déchu et errant.

En fait, c’est dans l’intime que cette production de Stratford (dont les scènes de tempête et de chaos paraissent trop spectaculaires) semble la plus éloquente. On notera par exemple les scènes où le Fou (remarquable Stephen Ouimette) tente de protéger son maître qui lui ressemble de plus en plus; où Gloucester, devenu aveugle, (excellent Scott Wentworth), reconnaît son fils bâtard (qui s’était fait passé pour un fou); ou bien la scène où Cordelia, au chevet de son père, réussira difficilement à se faire reconnaître par lui. 

Si le Festival de Stratford nous permet de mesurer les différences énormes entre les pièces de Shakespeare, tout autant que ce qui sépare, mais aussi rapproche les époques, il n’a pas à ce jour tenté de réduire la distance qui existe entre les deux mondes théâtraux du Québec et du Canada anglais. Est-ce la langue qui les condamne à rester séparés? Alors que Stratford invite des créateurs anglais ou américains de renom à proposer des visions différentes de Shakespeare, on ne peut que regretter que des metteurs en scène comme Denis Marleau ou Robert Lepage, qui ont proposé des mises en scène solides et innovatrices de Shakespeare, ne puissent contribuer à sa programmation – et cela bien que cette production de King Lear soit dédiée à Jean-Louis Roux.

King John

Texte de Shakespeare. Mise en scène de Tim Carroll. Au Tom Patterson Theatre jusqu’au 20 septembre 2014.

King Lear

Texte de Shakespeare.Mise en scène de Antoni Cimolino. Au Festival Theatre jusqu’au 18 octobre 2014.

Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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