Critiques

La solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène : Rencontre intime

Flanqué d’un long titre qui est tout un programme en soi, le spectacle belge auquel nous convie le Théâtre Prospero dans sa petite salle, se révèle une œuvre intime, une rencontre avec un personnage attachant et troublant, incarné sobrement par Paul Van Mulder, qui en signe aussi le texte.

En une petite heure, le comédien, le plus souvent sur un ton doux, souriant, anodin, dévoile peu à peu la torture mentale vécue par un homme, son désarroi, son désespoir, qui le conduisent inexorablement à une explosion de violence. Évidemment, le « métier » qu’il s’est retrouvé à pratiquer un peu par hasard n’est pas étranger à ces questions qui se bousculent, toute « cette merde dans [sa] tête », comme il le dira à plusieurs reprises.

À l’instar d’autres sacrifiés de la société, l’acteur de peep-show a déniché ce boulot, payant mais potentiellement humiliant, après avoir longtemps vivoté, passant d’un emploi médiocre à un autre. Lui qui se dit d’emblée hors du monde qui va trop vite, aspirant à trouver sa place, souffre de ne pouvoir parler, échanger simplement avec les gens, en toute sincérité. Par-dessus tout, il craint – la peur qui gouverne sa vie apparaît comme l’un de ses leitmotivs – de vieillir en ville, sans argent, là où on crève « la bouche ouverte sans que personne n’intervienne ». Il rêve plutôt d’une maison et d’un jardin à la campagne, où il mourra, son corps venant alors nourrir ses fleurs et ses arbres.

Bien sûr, au fil du temps, l’acteur de peep-show, qui trouve dans ce travail quelques gratifications, notamment avec quelques-unes de ses partenaires de jeu, y rencontre aussi ses limites, physiques et affectives. Sa solitude, immense, le porte à chercher dans les bars gay des justifications à un emploi qui fait de lui un objet. Sa rencontre fortuite avec un « fan », qui se fera plus tard son abuseur, résultera en un éclat de violence qui laissera l’acteur, comme les spectateurs, dans un état de stupeur. On l’aura compris, ce monologue, à travers les peurs et les rêves de l’homme, dont le discours en appelle au respect, met de l’avant son combat pour garder sa dignité, constitue aussi une réflexion sur son rapport à son corps, qui plus est à son âme et à l’autre.

Le texte, entre sobriété et crudité, ne sort jamais des limites de la pudeur. Dans  un espace restreint, entre une chaise et une ampoule nue qui se balance au bout d’un fil, le personnage semble tourner dans sa cellule comme les idées dans sa tête. Quelques effets de lumière, signés Laurent Kaye, et de rares passages musicaux – du piano puis, à la toute fin, une chanson poignante, Hope there’s someone d’Antony and the Johnsons – mettent en valeur la force émotionnelle du monologue de cet être dont le désarroi nous hantera encore longtemps.

La solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène

Texte et interprétation : Paul Van Mulder. Mise en scène : Pascal Crochet. Une production de Dune Productions (Belgique), en collaboration avec le Groupe de la Veillée. À la salle intime du Théâtre Prospero jusqu’au 20 septembre 2014.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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