Critiques

City : Le monde selon Gould

Pour sa première production, le jeune Théâtre des obnubilés de Nicole (ou TON) s’offre un grand nom : Alessandro Baricco et son roman City, dont Christel Marchand, pour sa première mise en scène, nous propose une adaptation. Une entreprise audacieuse, pas pleinement convaincante, mais qui garde néanmoins beaucoup de l’originalité, de la poésie et de la richesse thématique de l’œuvre originale.

Adapter un roman à la scène comporte le risque que le résultat soit trop littéraire. Du roman italien, Christel Marchand et ses collaborateurs ont gardé la construction éclatée, presque musicale. Les différentes péripéties de l’existence en marge et atypique des deux personnages centraux, Gould (ce prénom qui évoque le pianiste génial et énigmatique n’a évidemment pas été choisi au hasard par ce musicologue averti qu’est l’auteur de Novecento : pianiste) et Shatzy sont traités selon le principe de la fugue.

La signification du spectacle y gagne en résonance, mais y perd en clarté. Les motifs centraux, celui de la ville, monde fermé, bien nommée ici Closing Town, celui de la maison « idéale », dont évidemment nos deux héros sont exclus (« Regarder de l’extérieur l’endroit où tu serais sauvé ») apparaissent directement rattachés à leur isolement. Les épisodes récurrents des matches de soccer et de boxe, objets de fascination pour Gould, et qu’il regarde, sans jamais y participer, avec Diesel et Poomerang, ses alter ego, illustrent aussi sa bizarrerie maniaque.

Par contre, l’élaboration du western spaghetti dont on suit les développements, avec ses spécimens humains caricaturaux, aussi amusante qu’elle soit, apparaît une excroissance un peu gratuite du thème de la city. C’est encore plus vrai de la scène du bar Nicoles’s (clin d’œil au nom de la compagnie), critique assez hilarante, d’ailleurs plus réaliste que surréaliste, de notre société de surabondance. Quant au thème de la roulotte jaune, symbole pertinent à la fois de la maison et de la liberté, et dont l’achat devrait permettre au grand Diesel de découvrir le monde, il est abandonné sans être vraiment développé.

N’empêche, avec Gould, le génial garçon de douze ans, aux caractéristiques autistiques, et Shatzy, sa « gouvernante » fantaisiste et charmante, Baricco et Marchand ont créé deux marginaux, peints et interprétés avec une tendresse poétique non dénuée d’humour, qui évoquent parfois les couples excentriques de Réjean Ducharme. L’acteur polyvalent et doué qu’est Paul Ahmarani glisse son physique plastique dans la peau d’un enfant et se tire sans trop de contorsions de cet exercice difficile. Quant à Geneviève  Beaudet, elle est la seule de la distribution à ne pas jouer de rôle de composition et elle entre avec un naturel maîtrisé dans celui de la jeune fille originale, mais pleine de ressources et de bon sens.

Autour d’eux gravitent les héros des histoires parallèles, qui ne sont en fait que le fruit de leur esprit, le couple déjanté des deux amis imaginaires, le petit rondelet et le grand efflanqué, et on a grand plaisir à suivre les transformations à vue de Paul-Patrick Hébert et de Gabriel Doré en vieilles filles ou en justiciers. Jean Belzil–Gascon représente l’Extérieur à lui tout seul, se changeant tour à tour en spécialiste du soccer, en professeur dépressif, en garçon de café hilare ou en intervieweuse à peine caricaturale.

Au sortir de la représentation, on se sent peut-être un peu perplexe. Mais tous ces motifs entremêlés, l’enfance, le génie et la folie, la solitude, le temps, portés par la guitare western ou les bruits de la ville, commentés par les peintures abstraites ou les schémas en fond d’écran continuent de nous suivre. En ce qui me concerne, je reste avec quelques superbes phrases comme « Dieu, un juge de touche qui laisse passer tous les hors-jeu » ou « Ce n’est pas le temps du reste du monde, il passe un peu avant et un peu après » ou celle-là que j’aime particulièrement « Les oiseaux volent, les gens vont à l’université ».

Une image pour finir, celle de Paul Ahmarani, tenant enfin dans la main le ballon, objet de tous ses fantasmes, dont il ne sait que faire.

City

Texte de Alessandro Baricco. Adaptation et mise en scène de Christel Marchand. Une production du Théâtre des obnubilés de Nicole. Au Théâtre Prospero jusqu’au 27 septembre 2014.


Marie-Christiane Hellot

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *