Critiques

Attentat : Speak white

Je me souviens de l’inauguration, en avril 2009, du nouveau Théâtre de Quat’Sous : le spectacle poétique Dans les charbons, concocté par Loui Mauffette et ses nombreux complices, avait créé l’événement et provoqué l’enthousiasme du public. J’ai retrouvé un peu la même ambiance lors de la première d’Attentat, une création du Théâtre [mo], qui convoque sur scène les voix de 32 poètes québécois, la plupart de la jeune génération.

En dédiant cette représentation à la mémoire du fondateur du théâtre de l’avenue des Pins, Paul Buissonneau, l’actuel directeur artistique, Eric Jean, disait en substance : « Ce spectacle irrévérencieux lui aurait plu ». On peut le croire en effet. L’entrée en matière met la table : dans la quasi pénombre, la diffusion de commentaires racistes et homophobes par les radios poubelles de Québec s’interrompt lorsqu’une interprète lance un extrait de Devant le fatal de Roland Giguère à une compagne en face d’elle, qui lui crache de l’eau au visage à chaque vers. Départ violent.

Les textes, les tableaux s’enchaînent dans une sorte d’état des lieux de nos manques, de nos frustrations, de nos possibles asservis. « Merci d’avoir été là en toute occasion, et de n’avoir rien dit », conclut René Lapierre dans sa dénonciation des diktats du capital et de l’économisme auxquels nous nous soumettons. « Ce fardeau public qu’est le Canada », comme les dirigeants libéraux actuels du Québec, incitent à se battre, à la mobilisation, en ces temps de désamour et de langage galvaudé par les médias et les politiciens.

Une intervieweuse avec son micro, happant les passants pour leur poser d’idiotes questions, se fait rabrouer : « Nous avons faim de poésie dans vos micros ! » Suit un concours, où chacun, chacune commence à lire un poème et se fait interrompre par des cris et de la poudre qu’on lui lance. On sent dans ce spectacle la révolte d’une génération, celle du printemps érable (?), qui se rebiffe et rêve de révolution. L’un des comédiens, Steve Gagnon, a commis un texte, Fuck you, qui dit tout haut ce que plusieurs pensent, dénonçant au passage les suppôts du pouvoir, qu’ils aient noms Martineau ou Hubert Lacroix. Dans la salle, un complice se lève pour dire un poème de soif.

Tout au long du spectacle, les mots des poètes sont dits sans afféterie, portés par la passion, assumés comme parole personnelle et collective, voire comme cri de guerre. Beaucoup de « nous » ramènent à l’identité, nous, « exilés en nos propres territoires », un « nous » qui rejoint le « je » dans ses convictions intimes : « Je m’ennuie de la parole… » de Michèle Lalonde, de Pierre Bourgault… L’amour n’est jamais loin, pendant de la révolte : on souffle à l’oreille du bébé dans le ventre de la femme enceinte, comme on dira un poème dans la bouche d’un, d’une partenaire.

Entre hiver et canicule, entre feu et glace, des images scéniques jaillissent, telles ces scènes de fausse neige dans des sacs de papier brun dans lesquels on marche péniblement, vêtus de bottes, manteaux, tuques et foulards, ou qu’on pellette comme des congères, en vociférant les salutaires Séquences de Gaston Miron. Une heure quinze d’intensité malgré quelques passages moins forts, les textes chantés, notamment, échappant à la compréhension. L’humour et la tendresse, qui viennent ici et là alléger l’ensemble, contribuent à faire naître la complicité d’un public ravi.

Attentat

Textes : Roland Giguère, René Lapierre, Maxime Catellier, Marjolaine Beauchamp, Catherine Dorion, François Guerrette, Simon Dumas, Benoît Jutras, Alexandre Faustino, Jean-Sébastien Larouche, Véronique Côté, Geneviève Desrosiers, Jean-Philippe Tremblay, Steve Gagnon, Geneviève Letarte, Evelyne de la Chenelière, Catherine Lalonde, Mariève Maréchal, Carole David, Natasha Kanapé Fontaine, Daniel Leblanc-Poirier, Louise Desjardins, Sylvie Laliberté, Gaston Miron, Nicolas Lauzon, Alexandre Dostie, Stéphane Despatie, Jean-Marc Desgent, Jean-Paul Daoust, Hubert Aquin, Gérald Godin, Jocelyn Pelletier. Mise en scène : Gabrielle Côté et Véronique Côté. Une production du Théâtre [mo]. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 17 décembre 2014 et du 27 février au 4 mars 2017.

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