Critiques

Auditions ou Me, Myself and I : La solitude du tyran

Il semble qu’on doive compter désormais sur une nouvelle metteure en scène d’importance au Québec. D’origine allemande, ayant travaillé plusieurs années en France, Angela Konrad offre une deuxième création, après Variations pour une déchéance annoncée (2013), dans laquelle elle revisitait La Cerisaie de Tchekhov. Avec Auditions ou Me, Myself and I, elle explore le Richard III de Shakespeare, et propose une réflexion à la fois sur le théâtre et sur les rapports de domination.

5-600x400La pièce, présentée dans la salle de répétition du Quat’Sous, montre une metteure en scène (intense Dominique Quesnel) faisant passer des auditions pour une production de la tragédie sanglante, puis travaillant quelques scènes avec acteur et actrices. Elle-même théâtrale et tyrannique, Ricki se révèle manipulatrice, poussant ses comédiens dans leurs zones d’inconfort, fouillant dans leurs problèmes personnels, disant les répliques à leur place, les humiliant pour les « casser », les flattant pour obtenir ce qu’elle veut. Engueulades et crises de larmes s’ensuivent.

L’ennui, c’est que Ricki ne sait pas ce qu’elle veut : derrière son assurance intransigeante apparaît peu à peu l’absence de vision véritable de son projet théâtral. Le premier à se présenter à l’audition, Miki (polyvalent Philippe Cousineau), un « acteur de catégorie A » n’ayant pas joué au théâtre depuis des lustres, préoccupé par ses problèmes d’horaire, son iPhone et ses actions en bourse, veut s’amuser et séduire ses partenaires féminines. La première, Niki (vulnérable Marie-Laurence Moreau), sollicite en vain l’empathie de sa metteure en scène pour pouvoir se donner à son rôle.

Il y a aussi l’assistante de Ricki, Vicki (désopilante Stéphanie Cardi), qui réussit un morceau de bravoure lorsqu’elle tente de démêler les liens familiaux des innombrables personnages shakespeariens, et se voit projetée sur scène malgré elle, à son tour humiliée. Puis, la mère de la metteure en scène, Kiki (solide Lise Roy), s’amène sans avoir été invitée, sûre d’elle, qui connaît tous les rôles féminins de la pièce, mais se voit rejetée par sa fille, qui la rappellera pourtant.

10923772_332035637000850_4204296246829023843_oOn ne s’ennuie pas un instant durant cette représentation de près de deux heures. Malgré le rendu sérieux et investi de plusieurs scènes de Richard III, celles du roi avec les femmes, la satire affleure à plus d’un moment. Les interactions des personnages entre ces scènes multiplient les clins d’yeux, dans une mise en abîme où l’on n’oublie jamais le comédien ou la comédienne jouant un acteur, une actrice en train de travailler un rôle, ce qui provoque souvent l’hilarité du public.

À mesure que le projet prend l’eau, les subventions lui étant refusées l’une après l’autre, la domination hystérique de Ricki lui fait faire le vide autour d’elle. Le retournement de la fin, où elle se retrouve en Richard III, soliloquant, seule et délirante, affublée de quelques attributs de la couronne, se révèle à la fois touchant et inattendu. Ainsi, l’approche somme toute très conceptuelle de la metteure en scène, la vraie, Angela Konrad, dévoile une richesse de signification très stimulante. À quand un grand plateau pour elle ?

Auditions ou Me, Myself and I

Adaptation, conception et mise en scène : Angela Konrad. Assistance à la mise en scène : William Durbau. Avec Stéphanie Cardi, Philippe Cousineau, Dominique Quesnel, Marie-Laurence Moreau et Lise Roy. Une production de la Fabrik. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 31 janvier 2015, puis du 9 au 21 janvier 2017.

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