Critiques

Peep Show : Détournement de regard

Justine Latour

Solo pour un personnage féminin, Peep Show renvoie rapidement le spectateur à sa nature profonde de voyeur, le plus souvent niée ou du moins camouflée. Il lui crache aussi au visage ses incohérences, perverties presque dès le départ par la scénographie qui suggère une séparation entre la danseuse et lui, l’installant dans un faux sentiment de sécurité.

La première proposition d’éclairages (signé Nicolas Berzi et Jean-François Boisvenue) favorise d’ailleurs une réification de l’interprète, la tête couverte d’une perruque blonde semblant entièrement dissociée du corps. La femme nous parle, en toute simplicité, évoque le lien qui s’établit doucement entre elle et celui qui choisit sa cabine: «Tu n’es pas venu pour rien. Je suis là, quelque part.» Envouté par le texte sculpté avec dextérité par Berzi, la voix chaude de Livia Sassoli, les musiques enregistrées de Jan Siemaszkiewicz et la guitare électrique en direct de Dominic Marion, on baisse la garde, se laisse porter, jusqu’au moment de réalisation: «Tu n’es plus un spectateur; tu es un client.» Que nous l’ayons admis ou non avant de rentrer dans la salle importe peu : nous aussi devenons partie prenante du processus, de la transaction marchande.

Le ton bascule entièrement quand Livia Sassoli enlève sa perruque et que l’éclairage dans le public abolit la vitre imaginaire de protection. Nicolas Berzi y va de quelques réflexions sur la nudité en danse contemporaine, sur la frontière très floue entre performance – ou mercantilisme – et art, sur la nature même du regard que nous posons sur les pratiques, sur la pornographie en ligne qui a mené à la disparition des peep-shows.

La danseuse s’efface pour devenir simple représentation, dialogue par webcam interposée avec des clients qui clavardent de façon indécente, pressés de la voir faire son numéro, de pouvoir décharger dans l’anonymat. La donne a cependant changé. Alors qu’avant, l’argent inséré dans le distributeur de la cabine la forçait à entrer en action, cette fois, elle ne se produira qu’au moment où un montant minimum aura été atteint.

La proposition scénique aurait pu se révéler hasardeuse, l’intégration de la technologie (allant jusqu’à la superposition d’écrans) inutilement lourde, l’interprétation de la musique en direct envahissante. Pourtant, non. L’interprétation impeccable de Livia Sassoli, véritable maîtresse du jeu, y est pour beaucoup. On sort de la Chapelle troublé… par la perversion de nos semblables autant que par la nôtre.

Peep Show

Texte et mise en scène: Nicoals Berzi. Une production d’Artiste inconnu. À la Chapelle jusqu’au 7 février 2015.

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