Critiques

La Cantatrice chauve et La Leçon : Ionesco modernisé

La première pièce d’Ionesco se passe dans un salon petit-bourgeois des « environs de Londres », généralement représenté comme empesé, lourd, terne et feutré. Mr et Mrs Smith s’y encroûtent en radotant des clichés après leur repas, ils y reçoivent leurs amis les Martin qui redécouvrent qu’ils sont mari et femme, et la scène s’anime grâce aux passages de la bonne Mary et du Capitaine des pompiers qui cherche un feu à éteindre et se laisse convaincre de raconter des anecdotes dont la plus substantielle et abracadabrante se nomme « Le rhume ».

Dans la mise en scène de Frédéric Dubois, première surprise : le tout se déroule dans un cadre coloré, lumineux, brillant même (le plancher luit comme s’il était de plastique), ce qui donne à la pièce une allure futuriste. Par ailleurs, les personnages sont souvent immobiles, debout face au public, ils font des silences ou ralentissent le tempo par moments, donnant au jeu l’allure des rêves, ou en tout cas, brisant le réalisme. Beaucoup d’autres effets vont dans le même sens, parfois à bon escient mais parfois non. J’ai apprécié voir Mrs Smith se rendre ouvrir la porte (derrière laquelle il n’y a personne même si l’on a sonné) en faisant du surplace tandis que son mari et les Martin reculent. Bel effet comique.

Par contre, faire jouer le pompier par un clown nonchalant à perruque tenant une cigarette au bec et gonflant des ballons rouges… non. Je ne vois pas l’intérêt, ni ce que cela apporte au spectacle. La rectitude comique du personnage disparaît. La musique en direct (dommage que le nom du musicien n’apparaisse pas dans le programme en ligne !), qui accompagne constamment l’action, la ponctue, la souligne ou l’amplifie, confère une atmosphère douce, vieillotte, un peu « vieille France » à la pièce grâce à un étonnant accordéon, ou à un clavier l’imitant.

Une fois passé l’entracte, on joue La Leçon. J’ai mieux apprécié le traitement de cette pièce. Après les saluts de La Cantatrice…, on avait tiré au sort les trois interprètes qui allaient jouer le Professeur, l’Élève et la Bonne. J’ignore si c’était arrangé, mais ce soir-là, je suis bien tombé. Le professeur, vêtu d’une robe noire lui donnant l’allure d’un curé, exerçait malgré sa petite taille l’autorité incisive et finalement meurtrière qui convenait au rôle, tandis que son élève inscrite au « doctorat total » avait le caractère soumis, enthousiaste ou frondeur qu’il fallait et que la Bonne, jouée par un homme bourru et teigneux, faisait l’empêcheur de tuer en rond. Dans cette pièce, le tableau lumineux et moderne du Professeur m’a moins dérangé que le modernisme de La Cantatrice… Peut-être parce que La Leçon se révèle plus intemporelle dans son propos, moins datée que l’autre.

Clin d’œil à la troisième pièce du même auteur : à la fin, la chaise de l’Élève est envoyée s’empiler sur un gros tas de chaises identiques tenues dans l’ombre, côté cour… Peut-être un indice que le Théâtre des Fonds de tiroirs nous concocte une suite ? Ce serait une bonne nouvelle.

La Cantatrice chauve et La leçon

Textes d’Eugène Ionesco. Mise en scène de Frédéric Dubois. Une production du Théâtre des Fonds de tiroirs. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 28 février 2015.

Michel Vaïs

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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