Critiques

Le long voyage de Pierre-Guy B. : À grands coups d’amitié et de musique

Le long voyage de Pierre-Guy B. est une de ses pièces qui repose sur le plaisir de raconter, de se parler du monde et de la vie sans faux-semblant, en dévoilant ce qui fait parfois des êtres humains des créatures fabuleuses. On en sort énergisé, ému et habité par le personnage singulier dont on nous a fait le portrait à grands coups d’amitié. Après Les trois exils de Christian E., Le long voyage de Pierre-Guy B. est présenté comme le deuxième volet d’une «trilogie acadienne de fiction biographique». La pièce est écrite à six mains, par les deux interprètes et le metteur en scène Philippe Soldevila, qui ont plongé dans la vie de Pierre-Guy et ont suivi ses traces de Charlo, au Nouveau-Brunswick, à Istanbul, en Turquie.

Entre le laboratoire présenté aux Chantiers du Carrefour international de théâtre l’an dernier et la pièce proposée ces jours-ci au Périscope, il y a un océan. Les trois créateurs ont admirablement démêlé les fils d’une matière biographique où on aurait pu facilement se perdre, d’un voyage ou d’une idée à l’autre. Pierre-Guy Blanchard est un insoumis sur qui le conformisme et la vacuité des apparences pèsent lourd. Ses compositions sont comme des toiles abstraites, dira sa mère avec raison, et plongent leurs racines dans l’éclectique magma musical de la maison familiale et dans la musique de rue et la musique folklorique arabe.

Sur scène, tout ça nous est révélé à travers un habile entremêlement de souvenirs, de scénettes, de monologues, d’ambiances musicales et de conversations animées qui s’ouvrent comme des poupées gigognes et où les morceaux finissent tranquillement par se mettre en place. D’un côté de la scène, il y a le comédien Christian E., de l’autre, le musicien Pierre-Guy B. Tous deux se livrent à un match de ping pong musical et théâtral, rebondissant sur les répliques, se relançant et finalement empiétant sur la zone de jeu de l’autre pour des échanges au présent, vrais, incarnés. Cette frontière, tracée par un trait lumineux au milieu de la scène, était nécessaire. D’abord pour contraindre l’énergie débordante de Christian E., qui livre des monologues presque schizophréniques où il passe d’un temps, d’un espace et d’un personnage à l’autre presque à chaque phrase. Mais le tout est d’une impeccable précision et évite la caricature. Même lorsqu’il incarne, simplement en changeant légèrement sa posture et sa voix, la mère de Pierre-Guy, il parvient à construire un personnage complet et crédible.

On craint d’abord que Pierre-Guy, tout en retenue dans ses premières interventions, ne soit avalé par ce vortex d’énergie. Il fait toutefois rapidement la démonstration qu’il sait tout à fait prendre sa place, d’abord avec une intervention disjonctée sur une piste de danse, puis dans une incomparable improvisation de cinq minutes où il raconte, avec tant de détails qu’on s’y croirait, une journée à Istanbul. Avec lui, un autre vortex se lève, plus imprévisible celui-là, chantant, et appuyé par des percussions ou des pièces musicales connotées qui font de la vie de Pierre-Guy B. un show rock, un match d’impro, une comédie musicale… avec une touche de film suédois sous-titré.

À intervalles réguliers pendant la pièce, on suit sa progression sur la Baie des Chaleurs gelée, où il menace de sombrer. Sous l’effervescence, il y a un mal existentiel et une profonde recherche de sens. Le long voyage de Pierre-Guy B. parvient à nous faire vivre tout ça, en alternance et en simultané. Le spectacle est traversé par un souffle rare. L’impression de goûter à une vie qui palpite, à des idées en effervescence et à des paysages saupoudrés d’étoiles ne nous lâche pas.

Le long voyage de Pierre-Guy B.

Texte: Philippe Soldevila, Christian Essiambre et Pierre Guy Blanchard. Mise en scène et direction de la création: Philippe Soldevila. Assistance à la création: Alexandre Fecteau et Marc-Antoine Malo. Collaboration artistique: Christian Fontaine et Marie-Êve Cormier. Conseil artistique: Marcia Babineau. Son: Pierre Guy Blanchard. Éclairages: Marc Paulin. Une coproduction du Théâtre français du CNA, du Théâtre l’Escaouette et du Théâtre Sortie de Secours. Avec Pierre Guy Blanchard et Christian Essiambre. Au Théâtre Périscope jusqu’au 28 février 2015.

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