Critiques

Le Désir de Gobi : Puissant

Colin Earp-Lavergne

Quinze ans après sa création, Le Désir de Gobi reste d’une rare pertinence. Premier opus de Suzie Bastien qui, tout au long de son parcours, a choisi de réfléchir aux liens familiaux, plus particulièrement dysfonctionnels (L’effet Médée, présenté récemment dans sa version anglaise, entre certainement en résonance), la pièce ne devient entièrement intelligible que si, dès ses premiers instants, un étrange pacte se signe entre acteurs et spectateurs.

Ici, ce n’est pas tant la prémisse qui importe – la séquestration pendant un an d’une enfant par un père brisé par le départ de sa femme –, celle-ci relevant fort malheureusement (encore plus aujourd’hui qu’en 2000 semble-t-il) du simple fait divers. Il ne suffit pas non plus de ressentir une empathie pour le personnage pour que la magie s’installe, mais bien d’accepter d’abord une narration dans un apparent désordre (des moins aux plus douloureux souvenirs), puis la juxtaposition des univers réels et imaginaires, Nine interagissant, parfois de façon parallèle, avec Morlock no 1, son psy, et Colas, son ami imaginaire, en plus d’entendre les voix de Scarlett et Noman (deux forces antagonistes).

Cela exige donc une mise en scène serrée, une scénographie cohérente et une distribution irréprochable, particulièrement dans le rôle de Nine, enfant qui pendant un an a refusé de grandir aussi bien que jeune femme en devenir. La production du Théâtre de l’Ombre rouge réalise ici un sans-faute ou presque. La trame sonore aurait peut-être pu renforcer ou détourner certains éléments de façon plus efficace, les références musicales étant greffées au texte.

Gabrielle Lessard se révèle absolument idéale dans le rôle clé. Elle ne joue pas, elle est Nine. Frêle ou forte, enfant blessée ou adolescente révoltée, elle passe d’un registre à l’autre avec une troublante aisance, son regard clair transperce le spectateur, sa gestuelle elle-même illustre ce que les mots n’ont pas encore nommé. Même si elle semble transcender les indications, on réalise comment la réflexion du metteur en scène Emanuel Robichaud s’est avérée fertile, comment il a choisi de superposer les couches de sens. Jonathan Hardy dose très bien la carte de l’exaltation dans le rôle de Colas, alors que Vincent Magnat joue avec réserve et délicatesse celui du Morlock no 1.

La conception des décors d’Anne-Frédérique Préaux tire avantage de la salle intime du Prospero: le désert de Gobi est suggéré par un tapis beige (qui se transforme lors de la libération), les mains que l’on tend sont dessinées à la craie sur les surfaces, un distributeur d’eau détourné rappelle le monde des extraterrestres évoqué par Colas et Nine et les yeux de Moussorgski – ceux du père – nous fixent sur les quatre murs, créant même avant le début de la pièce cette sensation d’enfermement (renforcée par une pulsation sonore menaçante – claustrophobes, s’abstenir). «L’enfance est un couteau planté dans la gorge», avançait Wadji Mouawad dans Incendies en 2003. Suzie Bastien avait déjà compris que, souvent, seuls les mots peuvent offrir une catharsis.

Le Désir de Gobi 

Texte: Suzie Bastien. Mise en scène: Emanuel Robichaud. Une production du Théâtre de l’Ombre rouge. Au Théâtre Prospero jusqu’au 7 mars 2015.

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