Critiques

Les méandres de Little Lady : Multiples facettes

Nicolas Ruel

Dans le but de créer un pont entre les étudiants et le milieu professionnel, Danse-Cité organise annuellement un concours au terme duquel deux étudiants sont sélectionnés pour être les «Reporters Audacieux» d’une saison. Ces deux jeunes ont pour mandat de percer les coulisses de la création (en assistant à des répétitions et en rencontrant les artistes) et de couvrir les quatre spectacles d’une saison de Danse-Cité. Leurs impressions et réflexions écrites sont par la suite rapportées via le site web et les réseaux sociaux de Danse-Cité.

Nous publions ici un texte de Mélanie Carpentier, étudiante à la maîtrise en littérature comparée à l’Université de Montréal, à propos du spectacle Les Méandres de Little Lady, présenté à l’Espace Go jusqu’au 7 mars 2015.

«Real clowns like a Chaplin or Keaton only appear when a culture or a society is going through a traumatic time.» Richard Pochinko

En cette période de froid intense, une curieuse créature pose ses valises à l’Espace Go pour y faire son nid, dans le cadre du volet «Traces-interprètes» de Danse-Cité. Little Lady, être hybride, mi-femme mi-coquerelle, nous accueille un moment dans son univers chaleureux et fantasque en nous faisant pénétrer dans l’intimité et la solitude de sa vie de célibataire en quête d’amour. Deuxième volet d’une trilogie, c’est l’occasion pour certains spectateurs de retrouver le personnage au deuxième stade de sa métamorphose. Sous le maquillage et derrière les lunettes géantes qui remplacent efficacement le traditionnel nez de clown se cache Sandrine Lafond, interprète dont la carrière est aussi riche que diverse: de Marie Chouinard à Céline Dion en passant par le Cirque du Soleil.

Les méandres de Little Lady est une performance solo aussi hybride que les cellules de cette héroïne. C’est cependant sous la catégorie de «théâtre physique» que ce spectacle clownesque se présente. Mobilisant sa formation en art du clown qui lui a été transmise par John Turner et forte de son expérience de danseuse, l’interprète pousse la physicalité de son personnage à l’extrême à travers une souplesse remarquable qui vient ajouter à l’étrangeté de ce personnage kafkaïen à la démarche voûtée et désarticulée.

L’utilisation des réseaux sociaux a permis à l’artiste de développer une trame narrative autour de ce personnage qui n’existe donc pas uniquement sur scène le temps d’un spectacle, mais qui a aussi une importante présence hors scène. Ainsi, il était possible de suivre les aventures fictives du personnage à travers un photoroman, mais aussi, de façon sous-jacente, les méandres de l’artiste elle-même dans son processus de création et sa préparation à la grande première à Montréal. Cette rencontre initiale du personnage – et de l’artiste qui se dissimule sous le «masque» – à travers le site web et le profil Facebook de Little Lady permettait d’établir un premier contact avec le public et a pour effet de rendre le personnage d’autant plus attachant, de lui donner encore plus de substance.

Le soir de la première, l’entrée du public en salle se fait sur une petite musique style circassien, nous laissant d’ores et déjà découvrir le décor original du nid douillet de la coquette coquerelle. Deux écharpes aux dimensions infinies composent la toile de fond de cette chambre, où des objets recouverts de tricots sont disséminés. Nous découvrirons plus tard la passion de Little Lady pour le tricot. Ce décor impressionnant, car fait main, en dit long sur l’investissement personnel de Sandrine Lafond dans ce personnage qui semble lui coller à la peau depuis sa création en 2011 dans le désert de Mojave, alors qu’elle résidait à Las Vegas.

Arrivée sur scène, l’artiste parviendra en l’espace d’une heure à défaire mes préjugés sur le clown. Derrière l’apparente intention de divertir avec des gags potaches, une profondeur inattendue se dégage de la performance, et cela, tout en légèreté. En repoussant les limites de l’autodérision et en réhabilitant la figure parfois désuète du clown, Sandrine Lafond remporte un pari risqué et réussi à transporter le spectateur dans son univers onirique, où elle explore sa «mythologie personnelle» à travers des motifs sortis tout droit du monde imaginaire de son enfance.

Si le caractère enfantin et naïf du personnage parait bien évident, l’apparence physique de Little Lady évoque pourtant le corps de la femme à ses trois âges. D’une part, on retrouve le corps sexualisé de la femme adulte, prête à beaucoup de sacrifices pour se conformer aux idéaux de la beauté que lui renvoie la société à travers les médias, chose que l’artiste dénonce à travers l’usage grotesque de crème à épiler, d’une fausse poitrine et de pilules douteuses. D’autre part, c’est aussi l’image du corps vieillissant qui est ici évoqué, avec sa bosse sur le dos, son foulard sur la tête et les déplacements du personnage à l’aide d’une canne (dans le premier volet de la trilogie). Little Lady est paradoxale, en elle s’incarne à la fois les rêves d’enfance, la recherche obsessive d’un corps idéal de pin-up, mais aussi l’image angoissante (bien qu’attendrissante) du corps vieillissant d’une petite madame.

«The dancer through the butoh spirit confronts the origin of his fears. A dance which crawls toward the bowel of the earth.» Tatsumi Hijikata

Le butô est décrit par certains comme une danse qui rampe sur le sol, contrairement au ballet ou aux danses modernes qui, elles, jaillissent du sol. Cette danse expressionniste née au Japon dans les années 60, fait partie du patchwork que tisse Sandrine Lafond sur scène, notamment à travers le choix de cette figure d’être rampant, à moitié enfant, à moitié vieillarde. Une façon pour l’artiste de se confronter à l’angoisse de vieillir et aux traces inéluctables du temps sur le corps, tout en remontant à l’univers de l’enfance.

Durant une entrevue, l’artiste expliquait comment Little Lady était né à partir d’un amalgame de connaissances, dont celle du butô à laquelle elle avait été initiée. Cette métamorphose en cafard n’est pas sans évoquer la démarche artistique des grands danseurs de butô. Tatsumi Hijikata, l’une des figures majeures de cet art, disait: «Butoh plays with time, it also plays with perspective, if we, humans, learn to see things from the perspective of an animal, an insect, or even inanimate objects, the road trodden everyday is alive. We should value everything.» Alors que le butô est empreint d’une imagerie obscure et macabre, il m’était pourtant possible d’y déceler des correspondances avec l’approche du clown dans l’univers pop et coloré de l’artiste: de façon évidente, le visage peint, les expressions faciales grimaçantes, le grotesque, mais surtout, au-delà des apparences, l’intériorité du mouvement et le désir de s’éloigner ou de rompre avec les normes.

Le clown, tout comme le danseur de butô, transgresse les règles et les normes sociétales, se sert de l’abjection pour nous confronter aux tabous de notre société: Little Lady s’en prend à l’absurdité de la surconsommation et aux fausses promesses de la publicité omniprésente, au paradis artificiel où l’amour véritable n’est plus une option disponible, mais où les relations sont devenues des produits de service superficiels. La performance de Sandrine Lafond nous invite aussi à réfléchir sur l’obsession de l’image que nous voulons renvoyer aux autres, aux clichés que nous désirons incarner et auxquels il est difficile de ne pas se conformer. L’espace d’un instant, Little Lady fait tomber les masques à travers la démarche même de l’artiste qui assume pleinement son apparence dérisoire et rompt avec les normes, y compris celles d’une grande majorité d’institutions artistiques. En ce sens, l’adaptation d’une figure de clown dans un dispositif contemporain me semble une entreprise audacieuse et fort courageuse.

Les méandres de Little Lady

Direction artistique et interprétation: Sandrine Lafond. Mise en scène: John Turner et Miriam Cusson. Musique: Yves Frulla. Costumes: Nelly Rogerson, Marie-Laure Larrieu et Sandrine Lafond. Scénographie: Sandrine Lafond et Miriam Cusson. Maquillages: Élisabeth Lehoux. Éclairages: François Marceau. Une présentation de Danse-Cité. À l’Espace Go jusqu’au 7 mars 2015.

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