Critiques

Ennemi public : Brillant Choinière

Il faut l’avouer, Choinière a le don pour mettre le doigt sur les travers de notre société de manière à la fois percutante et subtile. Sa nouvelle création, Ennemi public, nous invite à un souper de famille, un souper des plus ordinaires semble-t-il, où les adultes jasent pendant que les enfants regardent la télé et se chicanent.

Ils devisent cordialement et tous les sujets d’actualité y passent : qualité du français, lacunes du système d’éducation, souveraineté, attentats du 11 septembre, immigration, médias, etc. On pourrait croire à première vue qu’ils ont de réelles discussions, sauf que personne n’écoute personne. La conversation, un amalgame infernal d’indignations ordinaires et de raccourcis intellectuels, est faite d’autant de monologues que de participants. Chacun est enfermé dans ses certitudes, manichéen, incapable d’entendre une autre vision des choses que la sienne, incapable de traiter la complexité des questions sociopolitiques, et même de la reconnaître.

On dit souvent qu’il n’y a pas de débats au Québec. Choinière nous montre que ce n’est pas notre capacité à donner notre opinion qui pose problème, mais notre besoin de nous positionner immédiatement sur un sujet, de prendre parti, sans réfléchir, et de manière totalement inflexible. Les doutes, les questionnements ne sont pas admis. On est pour ou on est contre, point final. On cherche des coupables, mais sans identifier le problème.

Quand le frère un peu plus instruit que les autres remet en question le discours ambiant au sujet de Guy Turcotte, c’est soudainement lui qui devient l’ennemi public, le mouton noir, celui contre lequel tous les membres de la famille se dressent, en un bel élan unanime qui confirme leur besoin immémorial de trouver un bouc émissaire.

Il y a dans ces individus, les adultes comme les enfants, une violence qui bouille, un besoin de contrôle et de domination de l’autre. Leurs relations se résument à des rapports de force : des frères et sœurs entre eux et sur leur mère, des parents sur leurs enfants, des cousins l’un envers l’autre, de la nouvelle blonde sur son chum et sur sa belle-famille. On en a véritablement froid dans le dos.

La mise en scène, également signée Choinière, est tout aussi habile que le texte. L’idée de faire de l’appartement une sorte de boîte à musique qui tourne sur elle-même entre chaque tableau est une métaphore parfaite de ce qui se joue à l’intérieur. Parfois, au début d’une scène, la petite fille rôde autour des comédiens figés, dans une lumière blafarde, comme un témoin consterné d’un monde adulte mortifère. Les conversations se superposent et le spectateur doit choisir où il regarde et qui il écoute, sur le point devenir fou devant tant de bavardages égocentriques et improductifs. Et quand la nouvelle blonde du frère honni monopolise la conversation, Choinière la fait s’exprimer de dos, preuve ultime qu’elle ne parle en fait que pour elle-même.

Ennemi public

Texte et mise en scène d’Olivier Choinière. Une production de L’activité et du Théâtre d’Aujourd’hui. Présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 21 mars 2015.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *