Critiques

Grande écoute : Écoutez-moi, je n’ai rien à dire

Grande écoute, la nouvelle pièce de Larry Tremblay, c’est une plongée tête la première dans la vacuité télévisuelle qui sévit à grande échelle, dans notre belle province comme ailleurs, et arrive en ultra-haute définition dans nos salons. Rendez l’image de plus en plus grande, le son de plus en plus épuré, il n’en reste pas moins que le contenu brille souvent par son absence.

L’émission qui se déroule sous nos yeux, dans un théâtre transformé pour l’occasion en studio d’enregistrement, a pour titre le prénom de son animateur vedette, Roy (Denis Bernard), qui reçoit sur canapé des invités à première vue fort différents, mais qui se ressemblent par l’inanité de leurs propos et par leur désir de se faire valoir. L’animateur ne vaut guère mieux : il a beau ponctuer ses remarques de quelques mots de vocabulaire choisis, et enrober ses questions dans un vernis d’intellectualisme, il n’en reste pas moins que ce qu’il raconte n’a ni queue ni tête, remarquable illustration de l’expression « Parler pour ne rien dire ».

Ses invités ? Il les traite avec une condescendance joviale ; il les hait, comme il hait sa femme (Macha Limonchik), comme il hait sa vie et comme il se hait lui-même. Il a beau essayer de chasser sa mélancolie à coup de vodka, se réfugier sur le comptoir puis dans les bras d’un barman apathique et gober des pilules de Viagra pour réussir à honorer son épouse, rien n’y fait, la dépression est tenace et finira par avoir raison de lui.

Ce que Larry Tremblay dénonce ici, c’est la recherche de l’émotion à tout prix, ce que les anglophones appellent le human interest, la façon dont le récit de l’expérience personnelle prend le dessus sur tout. Nous vivons dans un monde où l’intime est donné en spectacle, où le tourbillon des mots ne parvient pas à former une conversation, où l’on feint l’empathie pour inciter l’autre à livrer ses secrets. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les victimes sont consentantes, et utilisent leurs pseudo-confidences pour attirer l’attention.

Cette pièce est en fait la démonstration de ce que Tremblay affirmait dans un essai paru en 2009 dans le numéro 283 de la revue Liberté intitulé « Résister à la littéréalité » : « Mais jamais dans l’histoire de l’humanité le vécu n’a été élevé au point d’être confondu avec l’intelligence, la raison, la réflexion, la sagesse, la connaissance. […] Quiconque donne son vécu à l’appétit vorace des médias devient une personnalité avec tous les appendices modernes que cela apporte : richesse, considération, pouvoir de prédiction, pouvoir tout court, séduction, magnétisme. »

L’animateur lui-même, aussi désabusé soit-il, n’échappe pas à la mise en marché de son « vécu », puisqu’il finit par amener sur le plateau son propre fils, resté handicapé après une tentative de suicide. Pied de nez ultime, il finira lui-même comme invité, racontant à un animateur qui pourrait être son clone comment il est tombé en déchéance. Il se voit ainsi infligé le même traitement que celui qu’il a fait subir à ses invités : la dissolution de son espace privé (un autre thème cher à Larry Tremblay).

La force de ce texte ne tient ni dans sa construction, ni dans les situations, somme toute assez banales pour ne pas dire clichés (l’animateur dépressif qui s’engueule avec sa femme, noie son chagrin dans l’alcool et se confie au barman), mais dans sa capacité à nous faire honte des émotions qu’il nous fait ressentir. Tremblay n’hésite pas à faire dire ou faire à ses personnages des énormités telles qu’on en est effarés, un peu gênés de continuer à regarder, un peu gênés de trouver ça drôle, conscients que nous participons tous à cette gigantesque mascarade, plus ou moins activement, et qu’il y a dans la réalité des énormités encore plus énormes que celles que l’on voit sur scène.

La mise en scène de Claude Poissant, un habitué de l’univers de Tremblay, accentue le caractère grotesque de ce qui se joue sous nos yeux (la perruque portée par Macha Limonchik est à elle seule un monument). On sort de la salle mal à l’aise, et c’est en soi le signe que le spectacle fait mouche.

Grande écoute

Texte de Larry Tremblay. Mise en scène de Claude Poissant. Une production du Théâtre PàP. À l’Espace Go jusqu’au 21 mars 2015.

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