Critiques

1984 : Entre le prologue et l’épilogue

Au-delà du récit d’anticipation et de la fable politique, la pièce 1984 se veut le récit d’un cauchemar totalitaire, qui dépouillerait les hommes de tout ce qu’il ont de beau, de vulnérable, de poétique. Une histoire d’amour, aussi, auréolée d’une aura d’interdit et de révolution.

Ces notions sont déployées sur la scène du Trident à travers une série d’images belles, froides et vaporeuses, parfois terrifiantes, dans la mise en scène d’Édith Patenaude, mais encerclées par un prologue et un épilogue dont on peut questionner le caractère essentiel. A-t-on tellement besoin d’être ramené ici et maintenant pour plonger dans une histoire ? De mettre en contexte le roman de Georges Orwell et les thèmes qu’il porte à travers les réflexions d’un club de lecture ? J’en doute.

Le récit lui-même, le cœur du roman et de la pièce, me semblait suffisant pour faire des parallèles avec aujourd’hui et nous questionner sur notre propre époque. D’autant plus que la mise en scène de Patenaude est un habile entrelacs d’images vidéo, captées en direct sur scène par Eliot Laprise, et d’images scéniques fortes. Une table de cafétéria placée en oblique, avec un faux plafond derrière, permet à notre regard de faire l’aller-retour entre le décor, visible, et l’image finie projetée sur l’écran. Des colonnes massives, une lumière diaphane et un semblant de lit permettent d’évoquer une chambre dérobée, seul exutoire d’un monde placé sous l’œil constant des caméras de Big Brother. On retrouve la finesse des images créées avec presque rien du spectacle Absence de guerre, aussi de Patenaude et présenté à Premier Acte, sauf qu’elle a vraiment su cette fois occuper tout l’espace du Trident.

Le récit de Winston Smith est parcellaire, syncopé. Les minutes de la haine ou les séances d’exercices matinales, reprises des dizaines de fois dans le roman d’Orwell, ne sont montrées qu’une fois. C’est une conversation entre collègues qui tourne en boucle qui nous permet de constater que les journées sont toutes les mêmes. Il faut souligner la qualité du jeu des interprètes, notamment de Maxim Gaudette, un Winston tourmenté et idéaliste à la fois, porteur d’un génome de révolte imprévu (ou presque) par le régime de terreur en place. C’est son visage, en gros plan, qui nous reste en tête à la fin de la représentation.

C’est la construction du récit, son équilibre qui achoppe. L’adaptation de Robert Icke et de Duncan Macmillan esquisse la montée révolutionnaire, la construction d’un bonheur fragile, mais ceux-ci n’ont pas encore pris forme que déjà elle les renverse avec une scène de torture et d’explications qui s’allongent. Penser, seulement, à se révolter et déjà, on vous torture et vous détruit. Alexis Martin a choisi de jouer les bourreaux en restant au neutre, mais malgré les lumières qui se ferment brusquement et les hauts-le-cœur que la mise en scène provoque, on n’arrive pas vraiment à le prendre au sérieux. Quant à ce vocabulaire qui s’appauvrit, qui s’étiole, on aurait aimé le voir plus présent.

1984

Texte: Georges Orwell, adapté par Robert Icke et Duncan Macmillan. Traduction: Guillaume Corbeil. Mise en scène: Édith Patenaude. Une coproduction du Théâtre du Trident et du Théâtre Denise-Pelletier. Au Grand Théâtre de Québec jusqu’au 28 novembre 2015.

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