Critiques

Papiers mâchés : Quand les mots (s’)engagent

Formule inusitée que ce one-man-show de l’auteur David Paquet (Porc-épic, 2 h 14, Appels entrants illimités…), qui se mouille avec audace et générosité en montant sur scène, en allant à la rencontre de « l’élément fondateur de [son] écriture : le public ». Le stand-up poétique, mordant et grinçant auquel il nous convie ne laisse pas indifférent.

D’entrée de jeu, démentant le message d’accueil du directeur du théâtre, il invite les gens à profiter du service de bar aménagé dans la salle Jean-Claude-Germain, autorise les cellulaires, « mais s’il sonne, c’est moi qui répond ! », précise-t-il, ce qui ne se produira malheureusement pas…

Dans une dédicace élaborée, notamment aux artistes à qui on impose « des montagnes de contraintes pour une colline de profits », il s’affirme « ovnisexuel » en attente de son extraterrestre : « Les humains, j’en ai fait le tour : on n’est pas compatibles ! » C’est évidemment une quête d’humanité qui balise sa démarche et l’ensemble des petites histoires composant la représentation : l’auteur, par ses formules chocs, par son apparente désinvolture, démonte de nombreux diktats de notre monde inconfortable, absurde, violent. Pourfendant la course à l’excellence, la réussite à laquelle il oppose le ressenti, il saupoudre son discours de ses doutes sur lui-même, de son manque de confiance en soi, l’autodérision se transformant peu à peu, par moments, en révolte.

L’évocation de ses flirts déçus dans le Village l’amène naturellement à parler de ses « frères et sœurs, gais et lesbiennes du monde entier » qui subissent parfois les pires supplices, que ce soit en Syrie, en Égypte, en Iran, en Russie. Disant souffrir d’une « terrible maladie : je tends à être d’accord avec les gens qui me rejettent », il narre l’agression dont fut victime son premier amant, à Montréal en pleine Gay Pride, et qui l’a laissé défiguré. Aussi entend-il jouir totalement de la liberté dont nous bénéficions dans notre société, conscient qu’il ne pourra jamais jouer ce numéro dans bien des pays, comme dans certains villages du Québec, certains lieux ou quartiers de Montréal…

Avec son attitude décidée, une présence totalement assumée, David Paquet habite la scène, ose quelques mouvements chorégraphiés, parle avec ses mains, met son corps en jeu, entame un karaoké déclamatif, proche du spoken word. L’aisance dont il fait montre, contrôlant le rythme, se permettant des digressions, a peut-être à voir avec la complicité de son « œil extérieur », l’artiste multidisciplinaire Karine Sauvé, avec qui il avait cosigné l’excellent spectacle jeunesse Les Grands-Mères mortes.

Œuvre poétique, Papiers mâchés recèle des moments précieux de connivence avec le public, à qui les mots réfléchis de l’auteur donneront des ailes ou, à tout le moins, une dose d’enthousiasme qu’il nous souhaite d’« inspiration divine ».

Papiers mâchés

Texte et mise en bouche : David Paquet. Une production du Crachoir, présentée à la Salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 28 novembre 2015.

À propos de

Journaliste depuis une trentaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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