Critiques

Coco : L’éclosion d’une auteure

Éva-Maude TC

Il y a certainement matière à se réjouir lorsqu’une saison théâtrale, comme celle en cours depuis l’automne, propose plusieurs productions reposant sur le regard que portent des femmes, souvent jeunes, qui plus est, sur la société au sein de laquelle elles s’affairent à s’épanouir.  Ainsi, Coco, tragi-comédie de l’auteure Nathalie Doummar s’intéressant à la condition féminine contemporaine, ne pourra échapper aux comparaisons. Or celles-ci seront tout à son avantage, car la qualité de ce spectacle dépasse nettement celle de ses vis-à-vis.

On pensera particulièrement à Table rase, du collectif Chiennes, présenté en novembre dernier à l’Espace libre, de même qu’à Cinq à sept, de Fanny Britt, proposé par l’Espace Go au même moment. Plus poétique, plus drôle, plus subtil et moins ostentatoirement provocateur que le premier, tout en s’avérant porteur d’un discours beaucoup plus profond, plus riche et franchement moins éculé, convenu et redondant que le second, Coco s’appuie sur un quintuor de personnages empreints de vérité ainsi que sur des réflexions intelligentes et variées touchant à un vaste éventail de sujets, allant de l’asexualité au vieillissement, en passant par ce que l’on désire transmettre à sa progéniture.

Éva-Maude TC

Ces propos sont portés par cinq figures féminines typées sans être tout à fait stéréotypées. Quatre d’entre elles se réunissent un an après le trépas de la cinquième, Coralie, dite Coco, et se remémorent ensemble des moments clés de leurs parcours communs à l’aide d’un recueil de lettres écrites à divers âges par leur défunte amie. Les protagonistes oscillent donc d’une époque à l’autre – de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence –  rappelant tantôt les Quatre filles du Docteur March, tantôt les héroïnes de la série culte Sex and the City, sans jamais pourtant se départir de l’authenticité qu’a su conférer aux personnages leur auteure, mais aussi leurs habiles interprètes.

Nathalie Doummar y campe elle-même Coco, qui rêve d’une enfant à naître qui la réconcilierait avec sa propre jeunesse; Anne-Marie Binette est Vivianne, socialement maladroite, à la fois naïve et lucide; la Maggie de Marie Soleil Dion, noie son profond mal-être dans les aventures sexuelles ainsi que le cynisme, tandis que sa sœur Katia, livrée par Kim Despatis, abrite le sien sous la colère et les grands principes. Le seul rôle qui souffre ne pas être suffisamment développé est celui de l’amoureuse lesbienne éconduite et discrète, Simone, tenu par Sarah Laurendeau.

Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’une femme soit investie de l’orchestration de cette production tissée d’œstrogène, celle-ci fut confiée au comédien Mathieu Quesnel qui dirige avec sensibilité et justesse les cinq actrices. Jolie trouvaille : il plonge celles-ci dans l’obscurité lorsque leurs personnages livrent en vrac leurs réflexions – et confessions – les plus intimes sur la vie, l’amour, la sexualité, la séduction, l’appel de la maternité et autres considérations existentielles, ce qui donne l’impression au spectateur d’avoir un accès privilégié menant directement à leur esprit… pour ne pas dire à leur âme.

Éva-Maude TC

Car c’est autant à cinq quêtes identitaires viscérales ainsi qu’à des questionnements essentiels sur les enjeux touchant les femmes occidentales d’aujourd’hui que se livrent les cinq copines de Coco. Et si le résultat en est si touchant, pertinent et captivant, c’est au talent de l’auteure, Nathalie Doummar, qu’il faut d’abord rendre hommage.

Un court texte issu de sa plume agrémentait la première édition de la Foirée montréalaise, en décembre dernier. Ce conte constituait l’une des deux – l’autre était signée Simon Boudreault – meilleures saynettes du spectacle. Déjà, on pouvait y déceler une indéniable dextérité dramaturgique. Ne reste plus qu’à espérer que Coco ne soit que le savoureux exorde d’une faste carrière pour cette jeune auteure.

Coco

Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Mathieu Quesnel. Scénographie et costumes : Sylvain Genois. Éclairages : Renaud Pettigrew. Musique : Le futur. Accessoires : Gabrielle Bossé-Beal. Avec Anne-Marie Binette, Kim Despatis, Sarah Laurendeau, Marie-Ève Perron et Sylvie De Morais-Nogueira (en alternance avec Nathalie Doummar). Une production du Théâtre Osmose. À la Petite Licorne jusqu’au 20 février 2016, puis du 28 août au 19 septembre 2017.

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