Critiques

Muliats : L’identité fracturée

Guillaume Sabourin

On assiste avec ce spectacle à la fondation des Productions Menuentakuanun, terme innu qui se veut une invitation à «prendre le thé en bonne compagnie, à se dire les vraies choses et avoir du bon temps». Les trois fondateurs, Charles Bender, Marco Collin et Xavier Huard sont respectivement Huron-Wendat, Innu et Montréalais.

La pièce raconte l’histoire de Shaniss, qui quitte la réserve de Masteuiatsh (Pointe-Bleue) au Lac Saint-Jean suite à un conflit avec son frère pour se retrouver à Muliats (Montréal en langue innue). Dans la grande ville, Shaniss (Charles Bender) habite en colocation avec Christophe (Christophe Payeur). C’est le début d’un questionnement identitaire de part et d’autre. Cela donne lieu à une scène cocasse où le Montréalais tente un rapprochement qui se conclut par un immense malaise tellement il multiplie les maladresses. Comment nommer cet étranger sans tomber dans des désignations naïves, racistes, désuètes ou pire, confondant Innu et Inuit.

«Le racisme, c’est de l’ignorance. Pire encore, le racisme, c’est de l’ignorance qui essaie de se faire passer pour de l’information», affirme Shaniss, qui préfère se faire appeler Charles pour ne pas être identifié comme autochtone. Dans sa recherche de soi, il croit avoir trouvé un auteur appartenant à son peuple dans la bibliothèque de Christophe, mais il s’agit de Michèle Lalonde. Si le poème engagé, Speak White, écrit en 1968, dénonçait la position minoritaire des Québécois francophones opprimés par les anglophones, il colle parfaitement à la réalité des Premières Nations, tout comme le monologue d’Hamlet, légèrement transformé («Être indien ou ne pas être indien, c’est là la question.»), devient terriblement d’actualité.

Le metteur en scène Xavier Huard et le scénographe Xavier Mary ont fait le choix de disposer le public des deux côtés de la scène. Ce dispositif scénique amène les spectateurs à s’observer mutuellement, à l’image des protagonistes. Le seul objet scénographique sur scène est magnifique: une immense table de bois massif, brisée et brûlée en plein centre, comme si elle avait été frappée par la foudre. On peut y voir le territoire massacré par l’industrialisation ou encore une métaphore de la fracture identitaire.

Si les deux acteurs principaux nous offrent une solide interprétation, on ne peut pas en dire autant de Natasha Kanapé Fontaine, mieux connue comme poétesse et peintre, dont l’interprétation n’est pas toujours juste. Marco Collin est tout à fait sympathique quand il sort de son personnage pour donner une leçon de langue innue. L’utilisation de cette langue, notamment dans la première scène de la pièce, passe très bien quand la charge émotive s’inscrit dans une situation parfaitement claire, mais, quand la comédienne s’adresse au public, le spectateur se trouve exclu: on ne peut pas juger de la beauté du texte, on ne peut que se laisser bercer par la douce musicalité de cette langue.

Enfin, espérons que cette toute nouvelle compagnie fasse entendre les voix des peuples amérindiens de manière encore plus affirmée, qu’elle nous plonge dans son imaginaire propre, sa simplicité et son humour; quitte à choquer, elle devra prendre position encore plus fermement. Si la question autochtone est un sujet délicat à aborder, il ne manque sûrement pas d’éléments de récits pour nous transporter dans un univers authentique et original ou pour soulever des débats enflammés.

Muliats

Texte: Charles Bender, Marco Collin, Xavier Huard, Natasha Kanapé Fontaine et Christophe Payeur. Mise en scène: Xavier Huard. Scénographie et costumes: Xavier Mary. Éclairages: Francis Hamel. Son: Alexandre O’Bomsawin. Avec Marco Collin, Soleil Launière (en remplacement de Natasha Kanapé Fontaine), Christophe Payeur et Étienne Thibeault (en remplacement de Charles Bender). Un spectacle des Productions Menuentakuan. À la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 20 février 2016. À la Salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, du 4 au 15 juillet 2017. En tournée à travers le Québec du 13 au 28 septembre 2017. Dans le réseau Accès culture Montréal du 8 mars au 11 mai 2018.

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