Critiques

Glengarry Glen Ross : Tu closes ou tu décrisses

Ils sont quatre vendeurs employés d’une agence immobilière. À Chicago, dans la décennie 80. Tous des hommes, des gars plutôt. Leur monde, échantillon du capitalisme sauvage, est sans pitié. Même entre eux, la compétition est féroce. Leur seul horizon, c’est l’argent,  leur seul but, arracher un contrat, aux clients, à leurs collègues. Le texte (il date de 1983) de David Mamet  est d’un réalisme brutal. Le dramaturge – son œuvre est familière de la cupidité humaine  − connaît ce milieu. Il y a travaillé.

Dans cet univers strictement masculin, on ne pense qu’à une chose : grimper sur la tête de l’autre pour se retrouver en haut du tableau d’«honneur» du meilleur vendeur. L’atmosphère est sombre, sans cette détente que créent l’humour ou la camaraderie. La profession de foi du vieux Levene : tout est dans le travail d’équipe, sonne comme une antiphrase. C’est le règne du chacun pour soi. Quand on propose une association à quelqu’un, c’est pour le tromper, «fourrer» serait plus approprié ici.

Il y a d’abord quatre spécimens de vendeurs, tous interprétés par d’excellents comédiens: le pitoyable Levene, justement, l’homme d’expérience, qui a fait de gros «chiffres», mais qui est sur le déclin, donc prêt à toutes les bassesses pour retrouver son rang. Denis Bouchard, un habitué des univers réalistes, y est remarquable d’aisance et de finesse. En jeune vendeur (Roma) qui en veut, survolté, baveux et bavard, Éric Bruneau s’impose aussi, autant par son personnage que par sa présence. Notons ce détail anecdotique mais révélateur: Al Pacino qui jouait le jeune Roma dans l’adaptation cinématographique de 1992, interprétait le vieux Levene à la reprise de la pièce en 2005.

À côté d’eux, Moss (Fabien Cloutier), un «crosseur» intelligent et antipathique, réussit à impliquer dans ses combines le naïf Aaranow (Mani Soleymanlou, dans un rôle improbable) avant même que ce dernier ait compris ce qui lui arrive. Car un complot flotte dans l’air, avec compétition féroce et règlement de comptes à la clé; la finale révèlera cependant que le coupable n’est pas celui qu’on pense.

Quant aux patrons, ils sont absents. Ils exercent leur pouvoir par l’intermédiaire d’un jeune loup, dit le Coach, (Renaud Paradis, détestable à souhait) qui prend un malin plaisir à essayer le sien, et d’un Williamson (Luc Bourgeois), le «p’tit boss», par conséquent détesté de tous. Et enfin, il y a la proie, le Client (Sébastien Rajotte). Représentant à lui seul sa malheureuse race, le comédien a vraiment l’air égaré dans ce monde cupide.

L’univers de ces minables se limite aux quatre murs beiges, aux classeurs métalliques, au téléphone et au fameux tableau de leur bureau sans âme qui ressemble à n’importe quel bureau d’une quelconque entreprise, garage ou usine, au Québec ou ailleurs. Et le restaurant chinois où Moss harponne Aaranow en est une sorte de variation. On ne peut même pas dire qu’Olivier Landreville ait «imaginé» ce décor, tant il paraît aller de soi. En plus minable, peut-être.

De la même façon, la mise en scène apparaît comme un prolongement du texte de Mamet. Frédéric Blanchette a choisi de garder l’époque et le pays, les États-Unis. La traduction qu’il cosigne avec Denis Bouchard garde la redoutable efficacité de l’original: le rythme est accéléré, haché même, les dialogues serrés, les répliques filent drues et brutales. Certaines scènes cependant ont plus l’air d’échanges de tavernes que de critiques du capitalisme!

Le langage de ces êtres frustres et avides nous ramène au Québec. Il est au niveau de leurs valeurs: élémentaire, truffé d’anglicismes, de sacres et de mots grossiers. Y reviennent constamment une dizaine de mots comme «fuck», «chier», les fameux «prospects», objets de toutes les convoitises, au sommet desquels trône le couronnement d’une vie de courtier: «closer», c’est-à-dire faire signer le client. Par n’importe quel moyen.

Bref, un univers féroce et jouissif. À éviter peut-être si vous avez l’estomac trop délicat. Ou si vous êtes un honnête agent immobilier.

Glengarry Glen Ross

Texte de David Mamet. Traduction et adaptation de Denis Bouchard et de Frédéric Blanchette. Mise en scène de Frédéric Blanchette. Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 27 février 2016.

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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