Critiques

Oh ! L’Oie, l’Oie ! : Bestiaire existentialiste

Le rideau est à peine levé sur le spectacle de marionnettes polonais Oh ! L’Oie, l’Oie !, livré pour la toute première fois dans la langue de Bobinette, et ce, dans le cadre du Festival de Casteliers, que l’on est séduit par l’aspect artisanal, vieillot, délicat et chaleureux de la scénographie.

Des commodes classiques aux poignées ouvragées servent de castelets, les arbres miniatures, faits de tissus à motifs floraux, sont ornés de dentelles et autres passementeries aux teintes poudrées, et enfin les personnages, des animaux, arborent des tenues victoriennes rappelant vaguement l’univers de Beatrix Potter. Mais attention : dans ce paysage au charme suranné et en apparence tout ce qu’il y a de plus inoffensif, se déroulera une véritable quête existentielle.

Poétesse esseulée et mal dans ses plumes, l’Oie s’étiole sous le poids d’une sévère dépression jusqu’à ce que l’irruption d’un renard dans le poulailler voisin lui insuffle une idée. La solution à ses vicissitudes pourrait bien être de mettre un terme à ses tristes jours en s’offrant au prédateur en guise de gueuleton.

Or ce coquin rouquin, amateur de chair généreuse, dédaigne l’oie rachitique qui se donne en sacrifice. Mais celle-ci ne cesse de poursuivre le renard de ses ardeurs, si bien que, las de repousser l’entêtée, le carnassier lui offre de l’accompagner chez son ami le loup, qui habite de l’autre côté de la forêt et qui aura sans doute la magnanimité de croquer cette volaille suicidaire.

Chemin faisant, l’improbable duo se liera peu à peu d’amitié. Il rencontrera aussi sur sa route diverses créatures et chacune exposera à l’oie, histoire de lui donner un peu d’inspiration, ce qui donne un sens à sa propre vie. Pour la maman lièvre – figure savoureuse alternant constamment entre les explosions d’exaspération envers sa progéniture et les démonstrations de tendresse maternelle – c’est la famille, pour la vieille loutre qui fait traverser la rivière en radeau, ce pourrait être soit une passion, un hobby ou encore le travail, tandis que pour l’ours, il s’agit tout simplement du plaisir de prendre tranquillement le thé jour après jour.

Cette myriade de marionnettes à tiges est actionnée par quatre manipulateurs, pourvoyant une personnalité distincte et colorée à chaque personnage. Ce quatuor est accompagné d’un comédien narrateur faisant le lien entre les différents tableaux. Comme cette production, maintes fois primée en Europe, est présentée par ses interprètes polonais pour la toute première fois en français, il faut bien quelque temps à l’oreille du spectateur pour s’accoutumer à la musique particulière que cette situation confère au texte. Toutefois, il n’y a là rien qui puisse nuire à l’intelligibilité de l’histoire.

Un autre aspect de Oh! L’Oie, l’Oie ! peut néanmoins laisser perplexe. Si le modèle de la quête apparaît plutôt usuel, tout autant que la morale de la fable, prônant le pouvoir salvateur de l’amour, il peut se révéler surprenant que la perte du désir de vivre soit au cœur d’une œuvre destinée au jeune public.

En effet, contrairement à l’Oie, les petits n’ont généralement pas à chercher un sens à leur existence afin de ne pas céder à la tentation d’y mettre un terme. La raison de vivre d’un enfant – le spectacle s’adresse aux jeunes de sept ans et plus – n’est-il pas la découverte, l’apprentissage, le plaisir et l’émerveillement ? Les maux psychologiques tels que la dépression prennent-il à ce point d’assaut la population occidentale contemporaine que le phénomène impose que l’on prenne des mesures artistiques assurant une prévention en bas âge ? Les vilains des contes de demain ne seront-ils donc plus les loups, mais plutôt les grands méchants spleens ?

Tout cela porte certainement à réfléchir, mais n’empêche cependant pas cette création du Teatr Animacji d’être pleine d’humour, d’esprit et, visuellement, d’une beauté raffinée irrésistible.

Oh ! L’Oie, l’Oie !

Texte et mise en scène de Marta Guśniowska. Une production de Teatr Animacji présentée dans le cadre du Festival de Casteliers à l’Auditorium Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont jusqu’au 5 mars 2016.

Sophie Pouliot

À propos de

Journaliste culturelle, membre de la rédaction de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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