Critiques

The Table : Délicieux humour anglais

La prémisse de base du spectacle venu du Royaume-Uni afin d’inaugurer le 11e Festival de Casteliers, The Table, n’apparaît d’emblée qu’à peine cocasse. Un personnage de carton et de coton présente sous tous ses angles la table où il évoluera toute la soirée, puis raconte comment il a un jour proposé, dans le cadre d’une fête juive, un numéro recréant, en temps réel, les douze dernières heures de la vie de Moïse, tout cela en s’interrompant pour instruire son auditoire sur l’art de la marionnette.

Or, c’est sans compter que ce petit polichinelle de type bunraku au faciès grincheux, à la voix rauque et manipulée par trois marionnettistes en parfaite synergie prendra pratiquement forme humaine sous les yeux des spectateurs et transformera tout ce qu’il traite en gags dont la quasi-totalité font mouche.

Mariant, d’une part, la dynamique du stand-up comique, soit un individu devisant sur différents sujets – et multipliant les digressions, parfois plus ou moins improvisées – en investissant un espace restreint, et, d’autre part, les interactions entre marionnette et manipulateurs, The Table et son singulier protagoniste happent l’intérêt du public dès les premières secondes du spectacle et se l’accaparent jusqu’à la toute fin.

Il faut dire que cette production, dont la frugalité scénographique (le décor ne comporte qu’une table d’environ 1,50 mètre de longueur et un écran à surtitres) se prête particulièrement bien à l’exportation, a parcouru le monde depuis sa création en 2011 et s’avère donc extrêmement bien rodée. Montréal marque d’ailleurs la fin de son parcours.

Typique exemple de l’humour britannique dans ce qu’il a de plus réjouissant, cette prestation de la réputée compagnie Blind Summit Theatre, fondée en 1997, amalgame l’autodérision, l’absurde, les jeux de mots, de même que des sujets relativement graves (incluant non seulement le récit biblique, mais cette métaphore de la table, représentant les limites que chacun fixe à son propre univers) abordés avec une délicieuse nonchalance.

Se trouve ajouté à cet alliage une part de bouffonnerie purement burlesque qui s’acoquine à merveille avec ce type de marionnette à articulations multiples. À titre d’exemple, citons ce tapis roulant imaginaire dans lequel le sympathique bougon ne cesse de s’empêtrer. Et ne sauraient être passés sous silence les déhanchements de ce satyre de chiffon qui va jusqu’à attirer sur scène une dame du public qui sera invitée à lui manipuler l’arrière-train, afin de remplacer l’un des marionnettistes ayant momentanément quitté la scène. Le tout restant toujours de bon goût et approprié au public de 13 ans et plus qui est convié au spectacle.

On notera bien la trame narrative quelque peu décousue, caractérisée par des sauts parfois inopinés d’un sujet à l’autre, soit des déboires de Moïse aux règles d’or de la manipulation réaliste d’une marionnette en passant par le jardin fictif que le héros imagine cultiver sur une partie de la table – dont il est le prisonnier pathétique, mais aussi le fier maître absolu – ainsi que la relative minceur du contenu véhiculé par les propos de ce comique au visage de carton. Néanmoins, la truculence de ceux-ci se révèle quadruplée par le talent d’interprétation de Mark Down qui prête voix et âme à la marionnette.

D’ailleurs, ce ronchon à l’humour pince-sans-rire qui promet à l’auditoire dès son entrée en scène une soirée de marionnette épique et biblique tient largement sa promesse, surtout en ce qui concerne la part épique de celle-ci. Bien franchement, aurait-il poussé l’audace jusqu’à garantir que ladite soirée s’avérerait, en outre, hilarante et exceptionnellement divertissante que le drôle aurait encore tenu parole.

The Table

Texte de Mark Down, Nick Barnes, Laura Caldow, Sarah Calver, Sean Garratt, Jess Mabel Jones, Irena Strateiva et Ivan Thorley. Mise en scène de Mark Down. Une production du Blind Summit Theatre. Au Théâtre Outremont, à l’occasion du Festival Casteliers, jusqu’au 5 mars 2016.

À propos de

Journaliste culturelle, rédactrice en chef adjointe de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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