Critiques

Une île flottante : L’art de déjouer l’ennui

Qui était à l’ouverture du FTA 1997 ne l’a sans doute pas oublié : le spectacle Die Stunde Null, où des politiciens apprenaient leur métier dans une ambiance déjantée, d’une drôlerie irrésistible, avait réjoui un public vite conquis. Presque vingt ans plus tard, le célèbre metteur en scène d’origine suisse Christoph Marthaler revient avec une œuvre aussi forte, bien que très différente. Le rire, s’il tarde un peu à venir, n’en est pas moins irrépressible, de quoi se dilater la rate sans complexe.

Ce maître du temps et de l’ironie s’amène avec une pièce adaptée d’Eugène Labiche (1815-1888), qui fut en son temps un maître du vaudeville, et qui, sans doute, ne reconnaîtrait pas ses petits dans cette production d’une décapante modernité. Après une entrée en matière déjà farfelue où, alignés devant le rideau rouge, les huit acteurs, quatre hommes, quatre femmes, échangent des répliques en allemand et en français dont jaillit une grande confusion sur la position familiale de chacun, la scène s’ouvre sur un décor d’intérieur cossu, encombré de meubles, de bibelots, de toiles peintes et de cadres vides.

S’installe alors un rituel d’une lenteur exaspérante entre Monsieur et Madame Malingear, couple bourgeois qui s’inquiète, car leur fille unique Emmeline se voit courtisée par son professeur de piano, Frédéric Ratinois. S’il leur plaît à tous les deux, ce garçon doit d’abord démontrer qu’il vient d’une bonne famille. Commence dès lors une compétition ouverte entre les Malingear et les Ratinois, à qui fera montre de la plus grande classe, de la plus belle fortune. Sans scrupules, ils se mentent, jouent à ce qu’ils ne sont pas, s’inventent des vies fabuleuses. Au fait, la pièce de Labiche s’intitule La poudre aux yeux

Outre le bilinguisme déstabilisant, les personnages s’exprimant qui en français, qui en allemand, tout dans ce spectacle déroute les attentes, déjouant l’ennui de façon magistrale. Les dialogues décalés, au début avec de longs intervalles entre les répliques, les attitudes compassées, une gestuelle désarticulée alternée avec une immobilité soudaine, concourent à produire une étrangeté d’un comique déphasé, marqué par des répliques hilarantes. Les personnages, d’un ridicule consommé, sont eux-mêmes dupes de ce que leur milieu ennuyeux a fait d’eux et de leur vie.

Les comédiens sont fabuleux dans l’outrance, le père Malingear (Marc Bodnar, un acteur fétiche de Marthaler) offre des moments d’une clownerie indescriptible, ronflant, sifflant, pétant, mais les autres ne sont pas en reste. Un monde suranné se déglingue sous nos yeux.

Dans l’entretien publié dans le programme du spectacle, Bodnar déclare : « Dans la culture allemande, ce qui importe dans un œuf, ce n’est que le jaune… » Le metteur en scène s’est intéressé au blanc de l’œuf. Ainsi, une peau de banane déposée sur le plancher sera sagement évitée par Frédéric, autre personnage comique, qui s’étendra de tout son long après s’être enfargé dans le tapis… D’une grande richesse poétique et visuelle, l’œuvre doit beaucoup à la scénographe Anna Viebrock, autre collaboratrice de longue date de Marthaler.

À voir, vraiment.

Une île flottante

D’après La poudre aux yeux d’Eugène Labiche. Création de Christoph Marthaler, Malte Ubenauf, Anna Viebrock et les acteurs. Une production du Theater Basel et du Théâtre Vidy-Lausanne, présentée à l’occasion du FTA au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts les 27 et 28 mai 2016.

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