Critiques

Du dépaysement à l’exil

C’est une expérience étrange de bilinguisme qui attend le spectateur francophone qui s’aventure au festival Shakespeare unilingue de Stratford. Alors qu’il pourra se sentir dépaysé en voyant Macbeth en langue originale, il découvrira un Malade imaginaire dans une adaptation britannique, et retrouvera avec plaisir la pièce d’Olivier Kemeid, L’Énéide, dans la traduction de Maureen Labonté.

Macbeth

Avec Macbeth, le metteur en scène Antoni Cimolino, également directeur artistique du Festival, démontre une fois de plus qu’il possède une grande sensibilité au texte de Shakespeare et un instinct sûr quant au choix de ses acteurs. Ainsi, en confiant les rôles titres à de jeunes comédiens, il a réussi à renouveler profondément la pièce. En évitant un ton trop déclamatoire, Ian Lake et Krystin Pellerin adoptent un jeu physique pour incarner un jeune couple amoureux dont les desseins criminels sont liés à un désir sexuel. Il faut souligner par ailleurs le rôle accru donné aux sorcières (interprétées avec brio) dans cette production, qui se situe toute entière sur leur « lande déserte ». Ainsi, la scénographie de Julie Fox, les éclairages de Michael Walton et l’environnement sonore de Thomas Ryder Payne ont magnifiquement transformé la scène du Festival Theatre en un terrain couvert de terre et de lichen, où l’obscurité et les ombres l’emportent sur la lumière et où les bruits de l’orage créent une atmosphère terrifiante. Si, en décidant de garder le contexte original de la pièce dans un temps médiéval, où le surnaturel a une forte présence, Cimolino demande au public du 21e  siècle de suspendre sa crédulité, il a du même coup rendu plus vraisemblables les épisodes somnambuliques de Lady Macbeth et les visions de Macbeth, qui constituent pour nous des manifestations de stress post-traumatique que vit le couple meurtrier en revoyant leurs victimes.

The Hypochondriac

Les comédies de Molière constituent une valeur sûre pour le public de Stratford, surtout si on fait jouer le rôle d’Argan par Stephen Ouimette, un acteur vedette de la compagnie du Festival qui excelle dans le comique. Mais, pour le spectateur francophone qui pourrait regretter de ne pas entendre Le malade imaginaire dans la langue… de Molière et ne pas apprécier cette couche d’humour scatologique qu’ajoute l’adaptation récente de Richard Bean (2005) à la pièce, où Argan est maintenant obsédé par ses intestins et ses excréments, la séduction n’est pas garantie. Pour peu qu’on accepte de ne pas bouder son plaisir, il faut reconnaître la qualité des costumes et perruques extravagantes de Teresa Przybylski et le jeu des acteurs : non seulement Ouimette est à la hauteur du rôle, mais Brigit Wilson (Toinette), Ben Carlson (Beralde) et Ian Lake (Thomas Diafoirerhoea!) sont remarquables. De même,  on louera l’effort d’Antoni Cimolino pour réintroduire un peu de l’original de la comédie-ballet dans cette production traduite et adaptée : le prologue et l’interlude dansés et chantés intègrent avec bonheur des éléments de la commedia dell’arte, de même qu’une ingénieuse mise en abyme  fait  de la pièce que nous voyons une représentation pour Louis XIV, devenu ainsi personnage spectateur de la pièce. Voir Molière aux côtés de Shakespeare à Stratford, pourquoi pas?

The Aeneid

Au petit théâtre du Studio, non seulement on découvre, au fil des saisons, des premières de pièces de dramaturges canadiens-anglais, mais également des pièces québécoises francophones en  traduction. On ne peut qu’applaudir le choix de  présenter L’Énéide d’Olivier Kemeid, et d’en avoir confié la mise en scène à Keira Loughran.  Est-ce cette synergie que l’on sent dans The Aeneid? Ainsi, comme l’auteur, la metteure en scène (qui est aussi actrice et auteure) est une enfant de l’immigration (de troisième génération), qui met la recherche identitaire au cœur de son travail. Pour avoir perdu à Stratford ses racines québécoises, The Aeneid n’a pas moins bien raconté l’histoire d’exil imaginée par Kemeid à partir de la légende d’Énée (de Virgile). De cette excellente production, on retiendra la distribution multi-ethnique, les éclairages très beaux d’Itai Erdal (en particulier pour les scènes de l’autre monde), de même que l’épuration et la polyfonctionnalité  de la scénographie de Joanna Yu, avec sa structure composée de pierres, de draps et de boucliers. Le passage à l’anglais n’a en rien amoindri l’impact de la pièce québécoise créée en 2008. Tout au contraire, c’est la crise présente des migrants qui lui a donné toute son actualité.

Macbeth

Texte de Shakespeare. Mise en scène d’Antoni Cimolino. Au Festival Theatre jusqu’au 23 octobre.

The Hypochondriac

Texte de Molière. Traduction de Chris Campbell et adaptation de Richard Bean. Mise en scène d’Antoni Cimolino. Au Festival Theatre jusqu’au 14 octobre.

The Aeneid

Texte d’Olivier Kemeid. Traduction de Maureen Labonté. Mise en scène de Keira Loughran. Au Studio Theatre jusqu’au 4 octobre.

Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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