Critiques

La Campagne : Chuchoter ce que l’on ne peut dire

En 2005, Jérémie Niel mettait en scène au MAI un texte de Martin Crimp, La Campagne, qu’il reprend aujourd’hui au Théâtre Prospero. Dans ce texte du dramaturge britannique connu pour ses atmosphères troublantes, c’est dans les silences et les non-dits que tout se joue. L’histoire, on ne l’apprendra que par bribes et on devra faire soi-même un travail de déduction et d’interprétation, sans parvenir à une conclusion catégorique. Un soir, un homme ramène chez lui une femme qu’il dit avoir trouvée sur le bord de la route, inconsciente. Sa conjointe s’interroge : qui est-elle ? que fait-elle ici ?

Entre mensonges, phrases inachevées et propos franchement obscurs se dessineront les relations malsaines d’un couple exilé à la campagne pour échapper à un passé problématique, qui peine à sauver les apparences, mais persiste malgré tout, pavant sa propre route vers l’enfer. La vérité est-elle seulement possible, la vie en société ne nécessite-t-elle pas que tout un chacun joue un rôle, le succès dépendant de l’habileté des différents joueurs à maîtriser les règles ? Ne sommes-nous pas condamnés à simuler, les conventions sociales créant un poids parfois impossible à porter ? Telles sont les questions sous-jacentes que pose ce huis clos aux airs de thriller. L’univers de Crimp, sous des dehors énigmatiques, invite le spectateur à réfléchir aux contradictions de notre époque, aux rapports de force entre les individus et à la violence sous toutes ses formes.

La mise en scène de Jérémie Niel reste assez fidèle à celle de 2005, et force est de constater qu’il avait alors jeté les bases d’un travail scénique qui s’est avéré depuis extrêmement cohérent, utilisant la pénombre, le silence, le dépouillement scénographique, l’amplification des sons et les projections d’une manière méticuleuse qui sert toujours admirablement le texte.

Ce que l’on ne peut voir

Ici, l’emploi des micros qui permettent aux comédiens de chuchoter et amplifient leurs souffles et leurs plus infimes intonations nous rappelle que les enfants dorment, mais contribue aussi à créer une ambiance étouffante où les émotions refoulées sont données à entendre plutôt qu’à voir. Les mots de Crimp, ses dialogues ciselés (traduits par Guillaume Corbeil), prennent ainsi toute leur mesure. On admire particulièrement la précision de la diction et les mille nuances de ton de Justin Laramée et Delphine Bienvenu, qui reprennent leur rôle avec brio 11 ans plus tard. Dans le rôle de l’étrangère, et nouvelle venue dans la distribution, Victoria Diamond, quoique moins aguerrie que ses deux comparses, ajoute une dose de mystère.

L’obscurité, presque totale au début de la pièce, puis s’éclaircissant progressivement, laisse à peine entrevoir une grande table avec une unique chaise (ce qui place d’emblée les deux membres du couple en porte à faux, elle assise, lui debout), un guéridon et un écran affichant un champ et un arbre pris dans la brume. Tous les éléments de la mise en scène de Niel embrassent pleinement le texte de Crimp : trouble, tendu, équivoque.

La Campagne

Texte : Martin Crimp. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Jérémie Niel. Avec Delphine Bienvenu, Victoria Diamond, Justin Laramée. Éclairages : Régis Guyonnet. Conception sonore : Francis Rossignol. Soutien à la scénographie : Simon Guilbault. Vidéo : Jérémie Battaglia. Costumes : Fruzsina Lanyi. Au Théâtre Prospero jusqu’au 22 octobre 2016.

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