Critiques

#PigeonsAffamés : Le troupeau des avaleurs de graines

Marianne Duval

Les pigeons des villes s’agglutinent en bandes sur les places publiques et grappillent tout ce qu’on leur donne… sans discernement. Ils sont toujours affamés et en cela conformes à nos attentes. Les corps des comédiens repus de mots et de conditionnements identiques s’abattent sur la scène vide comme une nuée d’oiseaux dénués de cervelle.

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Bien sûr ils chantent et fort bien, bien sûr ils exultent et s’embrassent et fort bien, bien sûr ils partagent aussi les mêmes idées et au même diapason. En cela, ils sont le troupeau bêlant. Mais ce ne sont pas des idées qu’ils émettent en bande, ce ne sont que des clichés sur l’amour, sur le bonheur, sur la productivité, sur le confort américain et sur la culpabilité. Une petite dose quotidienne de culpabilité suffit à nous réconcilier avec le chaos du monde. Mais ailleurs, en contrepoint, des monologues d’une touchante profondeur viennent incurver cette déperdition de sens.

Dans ce tumulte de corps et de chants, de voix et de sueur, la tension s’installe entre le grand hit de Ray Charles « I Can’t Stop Loving You » et l’enfermement dans le déferlement des conditionnements collectifs qui nous vident le cerveau. Malgré tous les coups tordus du destin, malgré la destruction de nos rêves, malgré les abandons et les haines, « je ne peux cesser de t’aimer ». Chant choral, comédie musicale, chorégraphie brutale, monologues touchants, art audio tout en lignes sonores où le sens s’épanouit dans le staccato de voix entrecroisées, #PigeonsAffamés est un projet de poésie surgissant de la matérialité brute. Et cela déferle comme un raz-de-marée qui nous enferment dans les conditionnements collectifs. Les individus sont ici anéantis dans la masse, ils sont semblables et interchangeables.

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Le chant de l’incertitude

Étonnante proposition que nous livre le Théâtre du Trillium, sous la direction de Anne-Marie White, avec ses acolytes Mylène Roy au travail des corps et JP Loignon au travail vocal. Spectacle au dépouillement scénique, #PigeonsAffamés porte sur la facilité à nous donner bonne conscience, cette faculté distribuée équitablement chez les humains et qui permet de justifier et de valider absolument tout. Dans cet univers amoral, le bien et son contraire, le mensonge et son contraire, le fair-play et son contraire sont d’égale valeur. Et les arguments tissent un supra-cerveau disponible en tout temps dans la toile.

Alors, la frénésie s’alimente elle-même, avalant le monde entier dans un estomac sans fond : grâce à Facebook et aux formules prémâchées qu’on répète comme des mots creux et pourtant si satisfaisants. Ces phrases qui masquent notre insignifiance. Le monde tel qu’on le voit a anéanti les dernières certitudes et dans ce nouvel ordre universel il devient le lieu de l’expression totale, faite de bruits et d’étranges silences.

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Lorsque le DJ s’installe sur la scène et vient ponctuer les tragédies individuelles par encore plus de joie, par encore plus du bonheur béat qui est la marque de cet exécrable american dream, alors le bonheur creux devient insupportable. La déclaration d’amour se transforme en haine de soi.  Alors oui, « y’a comme dans l’air, une envie de tuer la haute définition pis de rallumer la vie en noir et blanc, d’arrêter la journée sur un french kiss en gros plan ».

#PigeonsAffamés

Texte et mise en scène : Anne-Marie White. Chorégraphies : Mylène Roy. Musique : JP Loignon. Conseil dramaturgique : Jessie Mill. Éclairages : Julie Basse. Costumes : Geneviève Couture. Avec Marc-André Charrette, Nicolas Desfossés, Marie-Ève Fortier, Alexandre-David Gagnon, Lissa Léger, JP Loignon, Micheline Marin et Frédérique Thérien. Une production du Théâtre du Trillium. Au Théâtre Périscope jusqu’au 15 octobre 2016. Au Théâtre Aux Écuries du 23 au 25 novembre 2016.

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