Critiques

Le Joker : La marche des morts-vivants

Yanick Macdonald

L’auteur Larry Tremblay nous a habitués à la confrontation avec des univers insolites, déstabilisants, habilement construits, où subsiste toujours une part d’ombre ou de mystère. Le metteur en scène Eric Jean, déjà rompu à ces univers (Cornemuse en 2003 et Le Ventriloque en 2012), trouve avec Le Joker un terrain d’exploration proche de ses meilleures réalisations. Son ultime production sur la scène du Quat’Sous, fort réussie, lui permet de quitter en beauté la barre du petit théâtre de l’avenue des Pins, après 12 ans (2004-2016) à la direction artistique.

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La pièce met en présence les membres d’une famille bien singulière : un fils poète dévasté par le suicide inopiné de sa mère, journaliste qui, en fait, n’est pas morte, un père comptable qui, du jour au lendemain, fait office de policier dans les rues de quartiers où grouillent les dangers nocturnes… Le fils, que ses parents croyaient homosexuel, a une petite amie, Alice, pour laquelle son père va quitter sa mère… Au centre de ce cercle familial où chacun paraît de plus en plus désemparé, domine la présence d’une tête pensante, d’un être fantasmatique à la fois horrible et drolatique, les interrogeant à tour de rôle, les poussant dans les derniers retranchements de leur conscience : le joker.

D’entrée de jeu, le visage maquillé de blanc, les yeux cernés et les lèvres rouges de Pascale Montpetit, sa tête isolée dans la lumière, comme posée sur le sol, nous situent dans un monde pas du tout réaliste. L’astuce de cette tête sans corps au milieu de l’aire de jeu nous permet d’apprécier la subtilité de l’interprétation de la comédienne, d’une intelligence teintée d’humour sadique. Il faut dire que la direction d’acteurs a su tirer le meilleur des cinq interprètes, tous se donnant avec intensité à cette aventure absurde et inquiétante.

Les zombies arrivent…

Dans le rôle du fils, Olivier, André Robillard se démarque par l’évolution sensible de son personnage, qui passe par toutes sortes d’émotions exacerbées avec précision, son jeu oscillant entre l’ébahissement et la fureur, très physique. Dans le rôle d’Alice, sa copine puis celle de son propre père, Marilyn Castonguay réjouit par une incarnation décalée, souvent comique, où l’expression dansée, de caricaturale devient aussi très évocatrice. Louise Cardinal, dans le rôle de la mère morte… vivante, et Normand Daneau, en père comptable… policier, montrent tous deux de l’autorité et poussent l’autodérision jusqu’au délire.

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Par ce texte riche en couches de sens, quelque peu énigmatique, l’auteur a voulu parler de la mort, de l’identité plurielle et fluctuante des êtres et de l’incontournable peur de l’autre. Dans ce monde où les êtres se dédoublent, se frôlent mais ne se rejoignent pas vraiment, où tous leurs repères se dérobent sous leurs pieds, à quoi s’accrocher ? Entre rêve et réalité, poésie et quotidien, toute logique semble glisser, échapper à la compréhension. Sommes-nous dans un film de zombies comme celui dont des images sont diffusées sur un écran de télé ? Devant la peur réitérée de ces « milliers » qui vont bientôt nous envahir, comment ne pas penser aux migrants déferlant sur l’Europe ?

Le décor sur deux étages, efficace, est bien exploité : au premier, deux appartements, celui de la famille et celui d’Alice, tous deux munis d’une porte-patio donnant sur l’extérieur menaçant, sont surmontés d’une passerelle où évoluent les personnages lorsqu’ils quittent leurs logis. Les jeux de lumière et de pénombre, assortis d’effets stroboscopiques, contribuent à l’étrangeté. Eric Jean s’est amusé à plonger dans cet univers aux dimensions floues, qui n’est pas sans rappeler certains de ses spectacles, comme Hippocampe et Chasseurs. Happés par l’ambiguïté de la réalité décrite, on ne s’ennuie pas un instant. Une belle occasion de faire un coup de chapeau au directeur sortant!

Le Joker

Texte : Larry Tremblay. Mise en scène : Eric Jean. Assistance à la mise en scène : Chloé Ekker. Décor : Pierre-Étienne Locas. Costumes : Cynthia St-Gelais. Lumière : Martin Sirois. Maquillages et costumes : Florence Cornet. Musique originale : Laurier Rajotte. Avec Louise Cardinal, Marilyn Castonguay, Normand Daneau, Pascale Montpetit et André Robillard. Une production du Théâtre de Quat’Sous, présentée jusqu’au 2 décembre 2016.

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