Critiques

1984 : Toujours pertinent

Stéphane Bourgeois

Au lendemain des terreurs engendrées par la Deuxième Guerre mondiale, George Orwell écrivait, en 1949, le roman dystopique 1984, à l’image des régimes totalitaires qui menaçaient le monde à son époque, le nazisme et le stalinisme. Cette œuvre majeure du XXe siècle n’en finit plus d’inspirer des créateurs et son adaptation théâtrale présentée au Théâtre Denise-Pelletier dans une mise en scène d’Édith Patenaude démontre que son propos est toujours pertinent aujourd’hui.

photo-1_1984_maxim-gaudette-_winston-_par-stephane-bourgeoisStéphane Bourgeois

Winston Smith (Maxim Gaudette) travaille à Londres, au ministère de la vérité de l’Océania, dans un nouveau monde reconstitué en trois « blocs » (avec l’Eurasia et l’Estasia) perpétuellement en guerre. Son travail consiste à effacer, dans les archives, les traces d’un passé qui ne serait pas en accord avec l’idéologie dominante. L’ensemble de la population doit se soumettre à la ligne du parti, les télécrans diffusent en continu sa propagande tout en exerçant une surveillance en tous lieux, publics ou privés. « Big Brother vous regarde ! » Lors des deux minutes de la haine, sorte de rituel commun obligatoire visant à se défouler contre l’ennemi absolu, Goldstein, Winston apprend que Julia (Claudiane Ruelland) est amoureuse de lui. Ils se rencontrent d’abord à l’extérieur de la ville, puis dans l’arrière boutique d’un antiquaire, à l’abri des télécrans, mais malgré cela, ils savent qu’ils sont déjà condamnés : leur comportement déviant ne peut passer inaperçu, si ce n’est sous l’œil de Big Brother, ce sera par la dénonciation d’un collègue ou d’un voisin.

Maxim Gaudette, dans le rôle de l’anti-héros, incarne parfaitement le pauvre type qui se donne en victime avant même d’avoir commis le moindre crime. Il respire le doute, transpire le mal-être, expose à la face de tous son incrédulité en nourrissant par la même occasion le soupçon de ses proches.

Théâtre ou cinéma ?

La scénographie (Patrice Charbonneau-Brunelle ) se sert de quelques éléments mobiles (étagères métalliques, tables, chaises et néons verticaux) pour changer de décor, habilement appuyée par un éclairage (Jean-François Labbé) rappelant les grandes mises en scènes hitlériennes. Les lignes diagonales traversant symétriquement la scène donnent aux tableaux une certaine grandeur fasciste. Soulignons ici que la scénographie et les éclairages se complètent à perfection.

photo-5_1984_credit_stephane-bourgeoisStéphane Bourgeois

L’espace scénique est dominé par un immense écran panoramique qui nous renvoie les images de Big Brother ou de Goldstein, de Winston réduit à un matricule ou encore, des images de sa mère, évoquant des bribes d’un passé révolu où il y avait encore un peu de chaleur humaine. Quand on nous montre à l’écran d’autres aspects de la réalité extérieurs à la scène, cela est diablement pertinent, mais les séquences filmées en direct condamnent les acteurs à un jeu cinématographique qui tend à alourdir l’ensemble de la pièce. Cependant, la bande sonore (Mykalle Bielinski) réussit à créer des moments de tension extrême, particulièrement dans les deux minutes de la haine et la scène de torture de Winston avec les rats.

photo-2_1984_alexis-martin_par-stephane-bourgeoisStéphane Bourgeois

Le visage du totalitarisme prend aujourd’hui d’autres formes, beaucoup plus subtiles et insidieuses que celles proposées dans cette pièce. L’omniprésence des caméras de surveillance (paradoxalement, le pays où fut créer 1984, la Grande-Bretagne, est le pays qui en compte le plus), la multiplication des téléphones intelligents et autres bidules munis de GPS facilitent comme jamais le travail de traque électronique. La novlangue imposée par Big Brother et réprouvée par Winston parce qu’elle constitue un appauvrissement du langage rappelle étrangement les mots abrégés des textos. La différence entre un régime totalitaire et notre soi-disant système démocratique, c’est que nous sommes les artisans de notre propre aliénation.

1984

Texte : George Orwell. Adaptation : Robert Icke et Duncan MacMillan. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Édith Patenaude. Scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Costumes : Karine Mecteau-Bouchard. Éclairages : Jean-François Labbé. Son : Mykalle Bielinsky. Vidéo : Louis-Robert Bouchard. Avec Véronique Côté, Jean-Michel Déry, Maxim Gaudette, Éliot Laprise, Justin Laramée, Alexis Martin, Claudiane Ruelland et Réjean Vallée. Une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Trident. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 7 décembre 2016.

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