Critiques

Manifeste de la Jeune-Fille : Je consomme tout, tout me consomme

Caroline Laberge

«Ça va super bien. Ça va super mal.» C’est entre ces deux exclamations, qui disent au fond la même chose, c’est-à-dire rien, que s’inscrit la nouvelle pièce de ce créateur prolifique et doué qu’est Olivier Choinière. Une satire incisive, violente et jouissive, en forme d’œuvre chorale à sept voix et trois mouvements, ultra-intelligente, mais sauvée de l’intellectualisme par un sens inné du théâtre.

Caroline Laberge

Et, bien sûr, de jeune fille, il n’est pas question ici. La Jeune-Fille, déclinée en sept versions (quatre femmes, trois hommes, une surprenante distribution), n’a ni sexe, ni âge. C’est vous et moi, votre grand-mère, sa petite-fille ou votre copain, mais elle n’est pas un personnage, car elle n’a ni épaisseur humaine, ni psychologie. Elle n’existe pas, elle se décline.  C’est le citoyen modèle de la société de consommation, le prototype créé par le capitalisme. Elle/il a bien sûr deux enfants, suit toutes les modes, obtempère à tous les impératifs (consommation, jeunesse, beauté, santé, bonheur) de son époque. Son discours est un montage (pris par l’auteur dans les magazines et les réseaux sociaux) de stéréotypes, de slogans et de clichés.

La Jeune-Fille sacrifie tout à son image, elle est faite de l’étoffe de ses vêtements. Elle croit toutes les pubs, se soumet aux tests de personnalité. Elle apprend la méditation, évite le gluten et la viande rouge, fait du troc, car elle est partisane de la vie simple et du zéro déchet.

Caroline Laberge

Dans ce nivellement des valeurs, les idées révolutionnaires sont placées sur le même plan qu’une nouvelle crème. La Jeune-Fille milite pour les causes justes, mais elle n’est jamais elle-même. Elle suit toujours, et la mise en scène (de Choinière lui-même, d’où  sa cohérence) la montre sortant en groupe serré du plateau pour aller manifester, faire la révolution ou même la guerre.

Le monde est un magasin

Max-Otto Fauteux a situé cette épopée déjantée dans un décor unique. Nos sept top-modèles paradent dans un vaste espace, tout en luxueuse blancheur et luminosité, au mobilier de verre élégant et dépouillé, style magasin de mode branché. Définis par leurs vêtements, et par conséquent, en changeant constamment, ils sortent tour à tour du présentoir tourniquet, se juchent sur le podium et nous débitent leur recette de la bonne vie jusqu’à ce qu’ils soient coupés, congédiés et remplacés par le suivant, et par la dernière idée à la mode.

Ce spectacle, rythmé par la reprise du « Ça va très bien », les réapparitions des comédiens, les retours des tests, les changements de vêtements (effectués avec une aisance et une rapidité remarquables, comme dans les défilés de mode), constitue une étourdissante  chorégraphie.

Encerclé par la batterie, étourdi par le stroboscope et les projecteurs qui balayent le défilé des mannequins ou des manifestants, assommé par les injonctions agressives, interpellé, inclus, concerné, le spectateur a bien du mal à ne pas être submergé par l’accumulation des preuves.

Caroline Laberge

Et puis au moment où ce spectateur de bonne foi a fait cette ultime concession au concept que, oui, même la décapitation des otages par les terroristes peut entrer dans la théorie de la société du spectacle – un peu dérangé quand même par cette simplification de la pensée du «tout est pareil»,  après avoir accepté qu’il était lui aussi une Jeune-Fille, quand il croyait avoir tout compris, voilà que l’astucieux et prolifique auteur, allant au-devant des  critiques,  retourne le regard sur lui-même et ajoute une (longue) scène à sa (déjà) convaincante chorégraphie.

On le sait, dans cette société où tout se consomme, le théâtre est une entreprise et les comédiens, des produits. Qui se vendent. Donc qui n’existent que si l’on en parle. Et les sept  interprètes de se livrer à leur publicité. On sent leur plaisir. Le nôtre aussi, bien sûr. On se dit, néanmoins, qu’on aurait pu se passer de cet épilogue, qui, sous le couvert de l’autocritique, est une sorte de glorification du théâtre.

Manifeste de la Jeune-Fille

Texte et mise en scène : Olivier Choinière. Décor : Max-Otto Fauteux. Costumes : Elen Ewing. Lumières : Marc Parent. Vidéo : Michel-Antoine Castonguay. Musique Éric Forget. Avec Marc Beaupré, Stéphane Crête, Maude Guérin, Emmanuelle Lussier-Martinez, Joanie Martel, Monique Miller et Gilles Renaud. Une coproduction Espace Go et L’Activité. À l’Espace Go jusqu’au 18 février 2017.

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