Critiques

Far Away : Vers la dislocation du monde

Idra Labrie

La troublante histoire de Joan en trois tableaux se veut une sorte de réquisitoire contre la dislocation du monde. La jeune Joan est, malgré elle, témoin d’actes de violence exercés par son oncle contre des hommes et des enfants. Terrifiante découverte atténuée par l’imprécision d’une vision nocturne. S’agit-il d’un geste humanitaire ou d’une simple boucherie?

Idra Labrie

Deuxième tableau, Joan se retrouve dans un atelier de chapeaux. Elle s’entiche de son compagnon de travail, déjà gagnant de trois premiers prix pour ses chapeaux exceptionnels. Ils préparent les accessoires pour une parade improbable, où le chapeau gagnant se retrouve au musée, les autres étant détruits, en même temps que leurs porteurs. Dernier tableau, Joan adulte a quitté son poste de «brave soldat» pour rejoindre l’époux qu’elle n’a pas vu depuis trop longtemps. Elle a dû traverser les lignes ennemies, braver hommes et éléments pour se blottir dans ses bras.

Il se dégage de Far Away un sentiment d’oppression aux limites du supportable. Un grondement souterrain, aussi évanescent que les parois mobiles et translucides qui délimitent les espaces mentaux où se rencontrent ces personnages, amplifie cette menace omniprésente où se débattent les protagonistes.

Idra Labrie

Délitement de l’esprit

Dans la lignée de 1984, ce n’est pas la guerre telle qu’on la connaît qui fonde ce brillant «documentaire» sur le délitement de l’esprit, mais ses effets dévastateurs sur le rationnel et notre rapport au monde. Les personnages se construisent dans les doutes et la confusion généralisée du concept même d’ennemi. Le classement des choses et du vivant qui permet de comprendre minimalement notre monde a été remplacé par une confusion totale où tout s’emboîte sans qu’on ne puisse distinguer le réel du fictif. Animaux, métiers, éléments naturels, perceptions, actes de barbarie et d’amitié sont autant d’ennemis potentiels. L’ennemi c’est tout ce qui est extérieur à nous. Avant de traverser le fleuve à la nage, Joan se demande si celui-ci a changé de camp. Todd, son mari, raconte qu’il sait qui haïr, qu’il se méfie des animaux, qu’il aime les crocodiles mais peut tuer sans broncher Japonais et Arabes et barbiers…

Il y a des tableaux d’une grande force d’évocation : l’échange nocturne entre la jeune Joan terrorisée et sa tante rassurante, un élan de complicité et d’amour entre Joan et son compagnon d’atelier, un dialogue d’une fabuleuse démence entre Todd et sa mère, et surtout une poignante finale de Joan. Ces dialogues éthérés sont comme chuchotés dans un monde aussi évanescent qu’inquiétant. La menace vient des propos décousus, des cocons sanguinolents suspendus dans le ciel, de la toute-puissance des dirigeants qu’on ne voit jamais, des ennemis potentiels tapis dans l’ombre. En ce sens, la scénographie de Jean Hazel, aux parois translucides, laisse voir autant qu’elle cache.

Idra Labrie

Seul bémol à la mise en scène d’Édith Patenaude, cet interminable interlude de la parade des chapeaux. Son caractère grotesque et son illustration malhabile de la mise à mort des porteurs de chapeaux viennent briser, sans rien y ajouter, l’univers feutré d’angoisse qui devient le matériau même de cet univers dystopique.

Soulignons la grande complicité et l’unité de ton des comédiens, leur connivence dans l’espoir et le mensonge, dans les élans de vie qui viennent s’écraser sur le non-dit. Scénographie, jeu et trame sonore construisent un superbe écrin pour cet inquiétant texte de la célèbre auteure britannique.

Far Away

Texte : Caryl Churchill. Traduction : Marie-Hélène Estienne. Mise en scène : Édith Patenaude. Scénographie et éclairages : Jean Hazel. Costumes : Mêve Amélie Cormier. Musique : Jean-François Mallet. Avec Ludger Beaulieu, Lise Castonguay et Noémie O’Farrell. Une coproduction du Théâtre Blanc (Québec) et du Théâtre de l’Escaouette (Nouveau-Brunswick). Au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 4 mars 2017. Au Théâtre Prospero du 4 au 15 avril 2017. À la Nouvelle Scène Gilles Desjardins (Ottawa), à l’occasion des Zones Théâtrales, les 15 et 16 septembre 2017.

2 commentaires

  1. Simon Cantin

    D’accord avec toi Alain-Martin (je te tutoie parce que tu m’as enseigné l’allemand tre 1997 et 1999 et que je te tutoyais à l’époque) en ce qui a trait à la longueur de la parade de chapeaux. Et à son caractère grotesque!!! Mais je lève mon « chapeau » aux créateurs car ces chapeaux étaient spectaculaires et franchement absurdes… En voyant la scène, je me suis mis dans la peau d’un enfant qui va au théâtre: j’aurais éclaté de rire en voyant déambuler ces sinistres porteurs de chapeaux, mais comme adulte, je ne pouvais que sourire, et encore, sourire « jaune », car l’horreur apparaissait petit à petit, d’où, peut-être, la longueur de la scène. En ce sens, je pense que l’interlude servait le propos, même s’il venait brouiller le rythme et l’atmosphère de la pièce. Merci pour cet excellent compte rendu!

    • Alain-Martin Richard
      Alain-Martin Richard

      Bonjour Simon,
      La pertinence de l’interlude ne me pose pas de problème. Car il donne des indices utiles à la compréhension de la pièce, La chaîne au pied, les corps inesthétiques enfouis sous les chapeaux, etc. Mon agacement vient de l’écart de ton, Ce tableau trop clair, trop net, s’écarte de la confusion mentale dans laquelle vivent par ailleurs les protagonistes. Enfin, comme je dis, c’est un petit bémol. Une perception immédiate que je ressens encore maintenant, 2 jours après la représentation. Ceci étant dit, cette pièce est une excellente production.

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