Critiques

La Cloche de verre : Une prison à soi

Antonin Gougeon

L’auteure Edith Wharton recommande, dans son essai Les Règles de la fiction, de débuter un récit après que l’histoire, elle, soit déjà (virtuellement) commencée, d’entamer la narration au beau milieu d’un épisode, en plongeant dans le vif de l’action. Consciemment ou non, Solène Paré a appliqué ce principe dans sa mise en scène de La Cloche de verre, roman culte – et unique – de la poétesse américaine Sylvia Plath. D’entrée de jeu, le public se trouve face à une femme s’apprêtant à subir une première décharge d’électrochocs dans un hôpital psychiatrique.

Cette entrée en matière donne le ton : la jeune metteure en scène revisitera à sa manière The Bell Jar. Que ceux qui conservent encore intactes de précieux souvenirs de l’adaptation qu’en a tirée Brigitte Haentjens (avec Céline Bonnier pour seule interprète) en 2004 se rassurent donc : on a ici affaire à une toute autre relecture de l’œuvre de Plath, qui ne saurait véritablement être comparée à la magnifique et marquante production de Sibyllines.

Antonin Gougeon

Une adaptation, une vision

L’un des principaux choix créatifs distincts qui caractérisent le spectacle du Théâtre de l’Embrasure réside en la division du rôle principal entre deux actrices, Marie-Josée Samson et Marie-Pier Labrecque. La première campe Esther alors que la jeune femme vient de gagner un concours littéraire ainsi qu’un stage dans un magazine, à New York. Elle évolue parmi des gamines de son âge, toutes radicalement différentes d’elle, et commence à entrevoir la mort comme une issue à un mal-être viscéral qui se fait toujours plus implacable. La seconde comédienne incarne la protagoniste alors qu’elle a déjà attenté à ses jours. Elle se métamorphose aussi en plusieurs personnages de l’entourage d’Esther, lorsque celle-ci est personnifiée par sa partenaire de scène.

À travers ces interactions entre les personnages, le spectateur saisit très clairement le malaise d’Esther – alter ego de son auteure, qui a mis fin à ses jours après la publication du roman – qui se considère être en porte-à-faux face aux jeunes femmes et hommes qu’elle côtoie. Bien davantage qu’un manifeste dénonçant l’étroitesse et la rigidité des rôles sexuels de l’Amérique des années 1950, naît de cet amalgame de monologues et d’échanges le portrait d’un individu qui, malgré le brillant avenir qu’on lui promet, n’arrive pas à trouver pas sa place au sein de la société.

Le propos du roman connaît donc ici une portée beaucoup plus universelle que celle qu’on lui prête souvent. Exit, en outre, la question de l’actualité des enjeux abordés, car si les perspectives professionnelles des femmes ont évolué depuis l’époque de Plath, le sentiment malsain qu’un humain peut ressentir quant à son incapacité à se reconnaître parmi ses semblables et à s’y intégrer harmonieusement, n’appartient à aucune ère en particulier. Les pulsions de vie et de mort qui tiraillent Esther ne sont certes pas sans rappeler celles qui hantent aussi la Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Néanmoins, plutôt que d’émaner, entre autres facteurs, d’une impression de vacuité, elles semblent  issues d’un profond sentiment d’inadéquation.

Cette fascinante démarche d’adaptation menée par Solène Paré s’appuie sur le jeu délicat des deux comédiennes qui bercent les spectateurs de leur voix posée et sans emphase, digne des standards d’une féminité surannée. Notons que la salle intime du Théâtre Prospero, dont la scène est complètement vide – hormis la brillance du sol renvoyant à Esther un reflet sombre et oppressant de sa réalité –  se prête particulièrement bien à ces troublantes confidences livrées en toute sobriété.

La Cloche de verre

Texte : Sylvia Plath. Traduction : Suzie Bastien. Adaptation et mise en scène : Solène Paré. Éclairages : Pauline Schwab. Son : Antonin Gougeon. Décor et costumes : Xavier Mary. Avec Marie-Josée Samson et Marie-Pier Labrecque. Présenté par le Théâtre de l’Embrasure au Théâtre Prospero jusqu’au 1er avril 2017.

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