Critiques

La singularité est proche : Synthétiques vs organiques

Hugo B.Lefort

Les progrès exponentiels de la science permettront-ils de concevoir, à court terme, une variante améliorée de l’être humain ? La technologie pourra-t-elle produire, à l’infini, des copies perfectionnées d’un homme ou d’une femme, comme on corrige des  versions successives d’ordinateur ? Voilà modernisé, à l’ère de l’intelligence artificielle, des superordinateurs, des imprimantes 3 D et des tissus organiques, le vieux rêve de l’immortalité et de la jeunesse éternelle.

Hugo B. Lefort

Unités et relativité

Librement inspirée de l’œuvre éponyme de Raymond Kurzweil, transhumaniste et para-scientifique à l’emploi de Google, la fable futuriste écrite et réalisée par Jean-Philippe Baril Guérard ne tranche évidemment pas entre tenants et critiques des principes de la « singularité ». Le jeune auteur réussit néanmoins à inscrire cette théorie austère dans un récit de science-fiction qui, à travers la journée de vacances de quatre jeunes gens, (un « organique » et trois « synthétiques »), pose les questions essentielles et permanentes de… l’existence humaine.

L’originalité du spectacle, c’est qu’il est structuré comme une pièce classique dont les unités de lieu, de temps et d’action seraient revues à la lumière de la relativité… Une plage, bien sûr, mais qui est une sorte de huis clos flottant quelque part dans l’espace. Le temps est d’abord celui − réel −, de la représentation, puis une journée d’été, aussi bien que la durée compressée d’une vie, le temps indéfini – quelques minutes ou des siècles − de la mort et de la résurrection de l’héroïne. Quant à l’action, entrecoupée de continuels retours en arrière, de redites, elle ne fait que tourner sur elle-même. De la même façon, la mise en scène se lit comme une parabole, entre sens premier (la plage, la lumière dorée qui s’assombrit au crépuscule, le bruit de la mer en fond continu) et sens virtuel (l’éclairage cotonneux des opérations de transfert et le grondement menaçant qui les accompagne).

Hugo B. Lefort

Au début, quand nous voyons la jeune femme étendue sur le sol se relever, tout a l’air bien normal, cependant : sa sœur arrive, les lunettes de soleil sur le nez, suivie des deux garçons. Mais déjà, le soleil est un peu trop doré et les rochers de carton ont l’air d’avoir vécu une catastrophe. « Ça va être une très belle journée aujourd’hui. » Une phrase anodine de vacances heureuses au bord de la mer ? Le déclic qui vient immédiatement après – celui d’une photo, du clic de l’ordinateur − sa  répétition identique, suivis de multiples déclics−reprises jusqu’à la mystérieuse prise finale nous signalent que nous sommes dans une autre dimension.

En effet, les personnages, Anne, Élise et Oli sont des synthétiques : ils se sont  déjà transformés de nombreuses fois en version améliorée d’eux-mêmes. Anne, d’ailleurs, vient juste de – ou va juste mourir. Un moment entre deux clics, « juste un léger contretemps » pour traverser sa vie, « cartographier » ses souvenirs et renaître en une nouvelle Anne, plus jeune et plus belle. Elle hésite : morte 72 fois, transférée 72 fois, elle s’est suicidée à… 71 reprises. Il y a aussi ce souvenir – était-ce le bonheur ? − qui lui revient dans cet entre-deux : David. David, un organique, qui refuse d’être transféré et qui lui  rappelle ce qu’est la destinée humaine : vieillir, ne vivre les choses qu’une seule fois, sans retouches ni corrections possibles. David, qui conclut que « c’aurait été mieux qu’on se rencontre quand [tu étais] organique. » Dans ce monde d’abstraction un peu sec, ce sont leurs dialogues qui sonnent le plus vrai, et Anne Trudel trouve, pour exprimer le dilemme du personnage central, des accents convaincants.

Hugo B. Lefort

Quant au cinquième comparse, Bruno, ancien collègue de bureau d’Anne, il est une sorte d’erreur dans le logiciel. Il n’appartient pas à la scène de la plage et fait tache dans cette mécanique si bien réglée.  On lui doit les quelques moments comiques du spectacle (mais le comédien aurait intérêt à travailler sa diction), et il est au fond touchant et bien « humain » dans ses maladresses.

Dans ces vies parallèles à la nôtre, la mort technologique ressemble à la mort organique (on souffre de cancer, on se suicide, on meurt à l’hôpital), mais les concepts et le vocabulaire sont informatiques : on est un support, une carte vierge, une copie de sauvegarde (Anne n° 2) ou un bogue (Bruno) ; Anne n°1 transfère ses données (ses souvenirs), puis caviarde les choses et même les gens dont elle ne veut plus. En ce qui me concerne, si j’ai pris plaisir à suivre cette légende cybernétique, je préfère en rester à ma petite version organique non améliorée.

La singularité est proche

Texte et mise en scène : Jean-Philippe Baril Guérard. Scénographie et costumes : Estelle Charron et Cloé Alain Gaudreau. Son : Olivier Gervais-Courchesne. Avec Isabeau Blanche, Olivier Gervais-Courchesne, Mathieu Handfield, Maude Hébert, David Strasbourg et Anne Trudel. Une production du Théâtre En Petites Coupures. À l’Espace libre jusqu’au 19 mai 2017.

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