Critiques

100 % Montréal : Cartographie d’une ville

Trung

Voici qu’après Londres, Paris, Vienne et Vancouver, entre autres, le Festival TransAmériques accueille la version montréalaise du spectacle documentaire de la compagnie berlinoise Rimini Protokoll. En cette année où l’on célèbre tous azimuts le 375e anniversaire de la ville dite naguère «aux 100 clochers», l’idée de dresser le portrait de Montréal grâce aux citoyens qui l’habitent ne manque pas de pertinence. D’audace et d’originalité, non plus.

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Rien d’historique cependant dans ce tableau vivant aux 100 participants, dont 64 % nés au Canada, tous acteurs non professionnels, jouant leur propre rôle. Il s’agit plutôt d’un instantané de Montréal en 2017, une sorte d’autoportrait en chiffres, en mots et en mouvement. Le concept a des allures scientifiques : il vise à réunir selon cinq critères (le sexe, le lieu de naissance, les tranches d’âge, la structure familiale et le quartier) un échantillon représentatif de la réalité démographique, sociale et culturelle de la métropole telle que l’a définie le recensement de 2011. Chacune des personnes sur scène symbolise ainsi un des 1,9 million de Montréalais.

Chaîne humaine

Les créateurs ne visent évidemment pas à présenter un document sociologique, et le recrutement, basé sur le principe de la chaîne humaine, vient donner un peu de subjectivité à l’aventure. Du premier au dernier, de Benoit Van de Walle à Alfred Pagé, les participants se cooptent ainsi, la sélection étant certes un peu orientée selon les exigences de la représentativité, mais reposant néanmoins sur le bon vieux principe qu’on a tendance à choisir ce qui est près de nous, qu’on connaît, qui nous ressemble.

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Ainsi Pierrette Morency, 72 ans, de Rosemont, est liée à Colette Quesnel, 75 ans, de Villeray, et Wa Mukena, né au Congo, est lié à Dieudonné Zongia KoYawilli, de même origine. Mais il y a aussi beaucoup de jolies associations, comme celle d’Ella Billie Breslex Gervais, 15 ans, et de son tuteur de mathématiques Walid Lakhdar Arabi, 25 ans, arrivé à Montréal pour étudier en génie. Quant à Monivan Chhou, 29 ans, né au Canada de parents cambodgiens, c’est le bénévolat qui le rapproche de Liping Zhu, 52 ans, venue de Chine et propriétaire d’immeubles.

Les artisans du projet ont ensuite posé aux 100 participants ainsi sélectionnés un certain nombre de questions qu’ils ont soigneusement choisies pour refléter la réalité montréalaise : à côté des grands problèmes existentiels sur la vie, la mort, la solitude, la violence, la tolérance, ils ont testé leurs positions sur des sujets sensibles qui divisent, comme la place de la religion, le racisme, l’immigration ou… la loi 101.

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Les questions et leurs réponses leur ont servi à construire le canevas du spectacle, plutôt une partition qu’un texte rédigé. Elles en constituent aussi le fil narratif, autant par les thèmes qui se dégagent (la diversité culturelle, la tolérance, l’attachement à la ville, mais aussi l’inquiétude quant à la place du français) que par les choix scéniques du trio berlinois. À main levée, sur pancarte ou à l’aide de lampes, dans le noir, pour préserver l’anonymat, individuellement ou en chœur, les participants s’expriment, en français ou en anglais (36 %).

Ils se lèvent ou se rassoient selon leur opinion, tournent tous ensemble ou vont chacun à leurs affaires, chantent les airs familiers (Gens du pays), dansent selon les rythmes de leur tradition : ce sont 52 femmes et 48 hommes, enfants, adolescents, adultes ou vieillards qui nous offrent avec leur générosité et leur simplicité d’amateurs un peu de leurs pensées, de leur passé, de leurs désirs, de leurs erreurs. Entraînants ou méditatifs, trois musiciens se font les complices de ces existences.

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Ces 100 personnes, elles remplissent le plateau, rendant inutile tout décor. Mais sur le sol, il y a cet immense ovale qui délimite leur champ d’action, comme un symbole de la ville, de la vie, d’une de leurs journées, auquel répond sur le mur du fond un écran rond où on les regardera alors comme d’au-dessus, un peu détaché d’eux, en sujet d’étude, en quelque sorte.

Le but de Rimini Protokoll n’est pas d’ouvrir un espace de confrontation, mais d’expériences à partager. Si ce spectacle collectif, consensuel en dépit de la diversité des horizons, des opinions, des langues, des religions et des oppositions, est un reflet fidèle, alors, il faut bien conclure que Montréal est une ville ouverte, une ville heureuse…

100 % Montréal

Conception : Helgard Haug, Stefan Kaegi et Daniel Wetzel. Mise en scène : Helgard Haug et Stefan Kaegi. Scénographie : Marc Jungreithmeier et Mascha Mazur. Éclairages : Andreas Mihan. Son : Frank Böhle. Musique en direct : Navet Confit. Composition et direction musicale : Jean-Philippe Fréchette. Une production de la compagnie Rimini Protokoll. Au Théâtre Jean-Duceppe, à l’occasion Festival TransAmériques, jusqu’au 28 mai 2017.

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