Critiques

Conférence de choses : Promenons-nous dans les bois…

L’idée de départ de ce «spectacle», en notre ère du Web 2.0, se révèle franchement séduisante : en s’inspirant de ce qu’il appelle «le fil Wikipédia», le concepteur de Conférence de choses, François Gremaud, et son interprète, Pierre Mifsud, ont concocté un récit chaotique joyeux que ce dernier offre avec un enthousiasme communicatif.

Son discours, où s’entremêlent cultures savante et populaire, références anciennes et actualités, où tout apparaît interconnecté, semble procéder en avançant au gré d’hyperliens ouvrant sans cesse de nouvelles pages, comme on se laisse parfois entraîner sur la toile sans plus trop savoir ce que l’on cherchait…

Voyage dans le temps

Le conférencier se présente seul à l’avant-scène, déposant son sac sur une petite table qui ne lui servira pas à grand-chose, car tout ce qu’il a à livrer se trouve dans sa tête. Après avoir remonté un minuteur, qui lui coupera la parole à 53 minutes 30 secondes exactement, il se lance, ingénieux, en s’émerveillant de ce beau théâtre du Monument-National où nous nous trouvons, construit entre 1891 et 1893, et qui a déjà abrité au sous-sol L’Éden, ce musée des horreurs où était notamment exposé le squelette du géant Beaupré… Il évoque le fantôme légendaire, celui de nulle autre que Sarah Bernhardt, qui reviendrait hanter les lieux, nous parle de Jean Cocteau, qui inventa pour elle l’expression «monstre sacré», de Victor Hugo, qui aurait été l’un de ses amants…

De Besançon, où est né l’illustre auteur des Misérables, à Byzantin, il n’y a qu’un pas que le conférencier franchit allègrement pour nous entretenir du bison… et nous voici transportés il y a 100 000 ans, «mais on ne va pas entrer dans les détails», dit-il. Alors, la culture amérindienne, la chasse au bison, Buffalo Bill, grand exterminateur, dont les initiales B. B. ne doivent pas être confondues avec celles de Brigitte Bardot, «qui, elle, protège les animaux», et Sitting Bull, le vieil Indien Lakota, amènent l’homme à expliquer le mécanisme de la flèche, puis de l’arbalète, qui à son tour nous plonge au Moyen-Âge… On s’intéresse ensuite au loup, à son retour en France, à la vision qu’on en avait dans l’Égypte, la Grèce, la Rome antiques…

Entre conte et stand up

On s’en doute, cette façon de passer d’un sujet, d’un univers à un autre, avec une franche bonhomie, provoque l’hilarité du public, que l’orateur interrompt à l’occasion : «S’il vous plaît, on a beaucoup de choses à aborder aujourd’hui…» avant de poursuivre, en pénétrant dans le logis sombre de paysans miséreux, dont le fils aîné sera emporté dans les bois par le méchant loup. Si on peut se lasser par moments de ce coq à l’âne peuplé d’animaux (loup, canard, chien, oiseaux…), qui conviendrait peut-être davantage à un jeune public, il est difficile de ne pas être conquis par le ton, les mimiques et la gestuelle de l’acteur. Celui-ci, en effet, raconte tout avec un égal investissement, se déplaçant sur scène, mimant les gestes, jouant de sa physionomie pour faire naître des personnages à la présence furtive, se faisant conteur, ou humoriste… intelligent.

Il reste que, même si notre conférencier se permet des parallèles inattendus, retournant quelques stéréotypes comme des crêpes, on peut demeurer un peu sur sa faim devant ce qui apparaît comme une sorte de survol surtout divertissant. Donnée les lumières allumées dans la salle, comme n’importe quelle conférence, celle-ci était la première d’une série de six, auxquelles on peut assister séparément dans divers lieux emblématiques de Montréal.

L’intégrale de près de six heures sera présentée ce dimanche 4 juin à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque. Une promenade intellectuelle qui prend sans doute une dimension d’endurance physique et mentale, car il s’agit aussi ici, pour les créateurs suisses, de renouveler le rapport scène-salle.

Conférence de choses

Conception : François Gremaud. Texte : François Gremaud et Pierre Mifsud. Avec Pierre Mifsud. Une production de la 2b company. Dans divers lieux, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 4 juin 2017.

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