Critiques

Les enfants d’Adam : Famille, je vous hais!

Marie-Claude Hamel

Agréable surprise que cette nouvelle production du Cycle scandinave de l’Opsis. Dans Les enfants d’Adam, sa première pièce, la romancière islandaise Audur Ava Ólafsdóttir (Rosa Candida) révèle un regard sur ses contemporains d’une grande acuité et d’une pertinence indéniable en notre époque de confusion sentimentale. En misant sur une solide équipe d’interprètes, un décor dépouillé et des numéros dansés percutants, la metteure en scène Luce Pelletier réussit son pari de pénétrer les couches nombreuses d’une écriture originale, intrigante, pleine d’humour, de dérision et de violence sourde.

Marie-Claude Hamel

Ouverture des hostilités

Il s’agit d’un huis clos familial assez déjanté: au petit matin, les deux filles, la cadette, Magdalena, et l’aînée, Marta, flanquée de son mari Martin, accourent au chevet de leur mère qui les a fait venir d’urgence, s’imaginant la trouver morte ou au bord de l’agonie. Or, Élisabeth, au contraire, se montre pimpante de vie, souriante et enjouée, en partie à cause de la surprise qu’elle leur fait: leur frère Mikhaël, exilé depuis 7 ans, est de retour. On comprend rapidement que cela ne réjouit qu’elle: les attaques insidieuses et malveillantes, l’hostilité et la mauvaise foi évidente à l’endroit de Mik, de la part des trois autres, laissent deviner que sa présence inattendue vient contrecarrer leurs plans. Des plans qui consistent en stratégies visant à accaparer les biens de la vieille.

Mais vieille, Élisabeth, qui dépasse à peine les 70 ans, ne l’est pas tant que ça: elle va donner à ses enfants, qui ont hérité des défauts de son défunt mari, Adam, une leçon de vie dont ils se souviendront, et nous aurons la joie, et la surprise avec eux, de la voir rajeunir au fil de la représentation. L’interprétation de Dorothée Berryman, qui prend un plaisir communicatif à incarner ce personnage de veuve joyeuse, montre une intelligence subtile du texte, où sa bonne humeur et une naïveté apparente nous feraient presque craindre que cette mère si attachante d’humanité finisse par tomber sous les coups répétés et la mesquinerie de sa progéniture, à l’exception bien sûr de son cher Mik, qui n’aura de cesse de la soutenir dans ses rêves.

Marie-Claude Hamel

La danse qui révèle

Astuce de l’auteure, qui qualifie son œuvre de «théâtre-danse», des passages dansés permettent aux interprètes, qui y excellent, d’exprimer la face cachée, la véritable nature des sentiments de leurs personnages, d’une violence inouïe. Ces petites chorégraphies modernes et enlevées intercalées dans les moments de tension, fruits du travail remarquable de Danielle Lecourtois, déclenchent automatiquement les rires du public. Elles n’en expriment pas moins la transposition d’une forme de manipulation fort répandue des aînées par ceux et celles qui devraient les protéger et les soutenir dans les dernières années de leur vie.

Les quatre interprètes des enfants et du gendre d’Élisabeth, habiles aux jeux du sarcasme, de la répartie pleine de sous-entendus et de la formule assassine, laissent progressivement transparaître les failles, les non-dits, à travers un jeu physique et stylisé, loin du réalisme. Dans le rôle de l’aînée, Marta, Marie-Ève Pelletier fait montre de beaucoup de cran et de chien, frôlant parfois l’hystérie, alors que Sébastien Dodge donne à son efflanqué de mari, Martin, une lavette ratoureuse qui finira par montrer sa vulnérabilité, une humanité certaine. Anne-Élisabeth Bossé offre, avec Magdalena, un rôle de fille maladroite et gauche, un peu à côté de ses pompes, un type de personnage dont elle a le secret. Quant à Daniel Parent, en Mikhaël, il est parfait d’ambiguïté, louvoyant devant les autres pour ne pas répondre à leurs attaques, complice du rêve d’émancipation de leur mère.

Une œuvre dont on ressort le sourire aux lèvres, charmé par la vivacité d’esprit d’une auteure à découvrir.

Les enfants d’Adam

Texte: Audur Ava Ólafsdóttir. Traduction: Racka Asgeirsdottir et Claire Béchet. Mise en scène: Luce Pelletier. Scénographie et accessoires: Olivier Landreville. Costumes: Caroline Poirier. Musique: Catherine Gadouas. Éclairages: Jocelyn Proulx. Chorégraphies: Danielle Lecourtois. Maquillage et coiffure: Sylvie Rolland Provost. Avec Dorothée Berryman, Anne-Élisabeth Bossé, Sébastien Dodge, Daniel Parent et Marie-Ève Pelletier. Une production du Théâtre de l’Opsis. Au Studio du Monument-National jusqu’au 8 octobre 2017.

Un commentaire

  1. Marie ouellet

    Ayant lu Rosa Candida avec le sourire tout du long, j’imagine bien l’humour présent dans cette pièce et la critique donne envie d’aller la voir, pour les parties dansées aussi! On a besoin de rire, même si c’est de nous-mêmes, la réalité de notre monde, vraiment pas drôle, donne envie de s’en distancier pour voir d’un autre angle ce qui dérange, la légèreté étant peut-être aussi une façon de résister…

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