Critiques

La femme la plus dangereuse du Québec : Fille commando

Gunther Gamper

Figure subversive de l’histoire de la poésie québécoise, Josée Yvon (1950-1994) a formé, pendant 18 ans, un couple d’enfants terribles avec Denis Vanier (1949-2000). Ils se séparèrent quelques années avant qu’elle ne meure du sida. Lui, ayant commencé à écrire bien avant elle, a longtemps pris le devant de la scène, alors qu’aujourd’hui certains, certaines surtout, affirment qu’elle lui était supérieure comme poète… Elle restera sans doute toujours enchevêtrée à son «frère lesbien», voire dans son ombre.

Gunther Gamper

Le spectacle concocté par Dany Boudreault, Sophie Cadieux et Maxime Carbonneau à partir des archives de Josée Yvon aurait difficilement pu faire abstraction de cette complicité entre deux êtres si semblables et si différents. Les comédiens Nathalie Claude et Philippe Cousineau font feu de tout bois pour donner vie à ces fantômes qui hantent encore la mémoire de qui les a côtoyés: Yvon et Vanier ne laissaient personne indifférent. Provocation, profanation, outrance et violence caractérisent leur poésie comme leur vie.

Tout cela est présent, pendant une heure et demie, dans la salle Fred-Barry, reconfigurée en un loft aux murs recouverts en partie de contreplaqué à la mode des années 1970, meublé d’une table et de chaises, d’une cuvette et d’un frigidaire. Notons aussi un babillard punaisé de photos et de papiers divers, où les interprètes cueilleront à l’occasion une lettre, comme celle où Raymond Cloutier avoue son amour de jeunesse pour Josée Yvon, qu’il aurait baptisée «la fée des étoiles», surnom qui est resté à cette «fée mal tournée».

La voix lucide d’une avant-gardiste

Prenant les allures d’un happening déjanté où s’agitent trois êtres imbibés – Ève Pressault complétant le trio en intellectuelle cherchant à éclairer le mythe de la femme à travers ses mots –, la représentation se fait tonitruante, anarchique, parfois cacophonique. Constitué à 70% de textes de Josée Yvon, dont des listes d’épicerie et des rapports médicaux extraits des archives, le spectacle illustre bien un univers trash… pas facile à pénétrer pour les non-initiés.

Gunther Gamper

Les images provocatrices se multiplient, l’auteure de Filles-commandos bandées (1976), Danseuse-mamelouk (1976), Travesties-kamikazes (1980), Maîtresses-Cherokees (1986) et Filles-missiles (1986) ayant dressé tout un inventaire de la marginalité de son époque. Son rejet des étiquettes et sa défense des droits des lesbiennes comme des hommes gais, transgenres ou androgynes, des prostituées ou des femmes autochtones en font une véritable avant-gardiste: ces sujets de débat brûlants aujourd’hui n’étaient pas sur toutes les lèvres, en particulier celles d’une femme, à l’époque. On vous convie à une soirée intense en compagnie de cette voix qui «déjoue la conscience féministe», reflet d’une vie désordonnée.

La femme la plus dangereuse du Québec

Textes: Josée Yvon et Denis Vanier. Adaptation: Dany Boudreault et Sophie Cadieux. Mise en scène: Maxime Carbonneau. Scénographie et costumes: Odile Gamache. Éclairages: Julie Basse. Musique: Navet Confit. Avec Nathalie Claude, Philippe Cousineau et Ève Pressault. Une production de la Messe basse. À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 28 octobre 2017.

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